La boule dans la gorge

la boule dans la gorge

Jérôme émet un grognement de frustration.

Trois semaines qu’il pratique cette technique de libération des émotions et il n’a pas l’impression que ça change grand chose. Il se demande si ça vaut le coup de continuer.

Assis sur son lit, il commence à ruminer en pensant à la réunion qui l’attend demain matin, au travail.

A chaque fois, c’est la boule dans la gorge, impossible pour lui de s’exprimer, alors il se tait, comme chaque semaine, depuis des mois.

Il se contente d’acquiescer de la tête.

Pourtant, ses arguments sont prêts. Il les a travaillés, vérifiés, confirmés depuis des mois, mais rien ne sort.

Et il sort de ces réunions, en colère.

En colère contre lui-même.

Jérôme pousse un soupir.

Il regarde par la fenêtre.

Une part de lui veut laisser tomber.

Une autre l’encourage à continuer cette pratique, juste une semaine de plus.

Jérôme repense à cette image du petit ange et du petit démon, chacun sur une épaule.

Un espace s’ouvre en lui et un message discret lui arrive : « J’ai le choix. »

Il ferme les yeux, prend une grande respiration et démarre sa pratique.


— Vous croyez que ça va marcher ? demande le guide stagiaire.

— Je ne sais pas, on va voir, répond le maître-guide Paul. Mais en tout cas, on a pu faire descendre une petite goutte de conscience en plus dans son esprit, t’as vu ?

— Oui, vous avez été rapide ! Ce n’est pas resté ouvert très longtemps !

— C’est l’expérience… répond Paul, feignant la fierté. Dès qu’ils s’arrêtent de courir un instant, c’est jouable ! Toutes les opportunités sont bonnes à saisir !


Jérôme arrive en salle de réunion, le visage fermé, comme tous les lundis matin.

Ses collègues se racontent leur weekend, mais Jérôme n’est pas d’humeur, il a un mal de tête et il espère bien qu’un café va y remédier.

Il s’installe à sa place habituelle tandis que la chef, Joanna, arrive en trombe, en faisant un geste à son assistant pour obtenir sa tasse de café.

— Nous avons beaucoup à faire ce matin, je vous prierais de vous installer rapidement, commence-t-elle avant de tenter de prendre une gorgée de son café.

Elle fait signe à son assistant qu’il est trop chaud, et lui reproche de ne pas tenir compte de ses retours tout en lui tendant la tasse pour qu’il y remédie.

L’assistant semble démuni un instant, se demandant probablement pourquoi elle n’attend pas simplement qu’il refroidisse puis il quitte la salle sous le regard noir de sa supérieure.

Jérôme devine que l’assistant aurait bien envie de répondre quelque chose à Joanna…

— Nos dépenses sont bien trop élevées au dernier trimestre, reprend Joanna, il va falloir prolonger nos fournitures d’une manière ou d’une autre, réutiliser, recycler. J’ai besoin de présenter des chiffres en baisse au comité de direction. Et après tout, ce serait bon pour l’environnement, finit-elle avec un sourire narquois.

— Nous les utilisons déjà au maximum, répond la responsable des opérations. Nous n’avons pas eu le choix d’ailleurs, comme les commandes avaient eu du retard. Nous avons fait au mieux, mais ce n’est pas tenable.

— Oui, et d’ailleurs les chiffres ont baissé, continue Joanna, donc c’est qu’on est capable de faire aussi bien avec moins, et moi j’aime ce genre de conclusions !

Le mal de tête de Jérôme s’intensifie.

— Mais la qualité du travail est en baisse à cause de cela, reprend une autre responsable de l’autre côté de la table.

— Oh c’est facile de blâmer l’équipement, répond Joanna, mais je vois bien que les équipes prennent leur temps à la salle de repos.

Jérôme ferme les yeux comme pour encaisser un choc, son esprit bouillonne à l’intérieur et il prend la parole spontanément :

— C’est parce que vous avez refusé d’acheter un deuxième micro-onde, du coup on se retrouve avec 25 personnes qui essaient de réchauffer leur déjeuner au même moment sur un seul appareil, à 2 minutes chacun, ça fait déjà 50 minutes.

Un silence pesant s’installe alors que tous les regards médusés se tournent vers Jérôme qui vient de réaliser qu’il s’était mis à parler.

Joanna est la première à reprendre ses esprits.

— Mais c’est qu’il parle, dit-elle sur un ton faussement amical, merci pour ces conclusions mathématiques mais j’aimerais qu’on se recentre sur l’objectif de réduire les dépenses.

Jérôme ouvre son dossier devant lui, sort un graphique pour le mettre au milieu de la table et reprend la parole :

— Toutes les dépenses liés aux opérations sont en baisse depuis trois trimestres alors que notre activité a augmenté sur la même période, les équipes ont donc fait plus avec moins !

— Ecoutez Jérôme, intervient Joanna, vous êtes bien gentil avec vos petits graphiques mais…

— En revanche, l’interrompt Jérôme, tous les postes de dépense annexe ont augmenté encore plus que notre activité. Je vous laisse juge de ce qui est vraiment utile ou non.

Il fait circuler des copies de son rapport aux participants qui commencent à murmurer, le regard plein d’interrogations en parcourant le document.

Joanna semble bouillonner à l’autre bout de la table, jetant à Jérôme un regard encore plus noir qu’à son assistant.

Jérôme tourne lentement la tête vers Joanna et soutient son regard, prêt à porter le coup de grâce :

— Je vous joins également un email de la part de notre fournisseur qui m’a contacté directement, m’indiquant qu’il a attendu la confirmation de la commande par la direction pendant deux mois le trimestre dernier, que tout était prêt de son côté. Pourquoi n’avez-vous pas validé la commande, Joanna ?


Le stagiaire ouvre grands les yeux et la bouche en regardant le maître-guide Paul.

— Oh po po po poooooo… ! Qu’est-ce qu’il lui a envoyé ! s’exclame-t-il.

— Oui, c’est sûr, que là c’est sorti plutôt fort… répond Paul en faisant la grimace… C’est le problème avec les gorges bloquées, quand ça se libère, il y a tellement à exprimer que ça donne un effet bulldozer…


A la sortie de la salle de la réunion, tous les collègues de Jérôme lui ont fait un signe d’approbation, un clin d’œil, un sourire complice, une tape dans le dos, comme si tout le monde attendait depuis des mois de remettre Joanna face à ses responsabilités, sans jamais oser.

— T’as mangé un lion ce matin au petit déj’ ? lui demande en rigolant un collègue de retour à son bureau.

Jérôme se demande aussi tout en regardant par la fenêtre, l’air pensif.

Un espace s’ouvre en lui et il se revoit faire ses pratiques matinales.

Il fait le lien avec ce qu’il s’est passé ce matin, sous le regard satisfait des deux guides.

Jérôme sourit.

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3 réflexions au sujet de “La boule dans la gorge”

  1. Cher Jean-Philippe,
    J’adore ces articles écrits avec neurones 100% naturels !!!!
    Ils me mettent en joie et me réjouissent le cœur à chaque fois !
    L’idée du maître guide Paul et son stagiaire : trop bien !👍
    Merci, merci !
    Françoise

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