Le calepin et mon Papy : la permission de partir

papy hopital

Nous étions tous réunis dans la chambre d’hôpital autour du lit où était assis mon grand-père, adossé sur une pile d’oreillers.

Enfants, petits-enfants, et ma grand-mère.

Mon père avait tiré un peu la sonnette d’alarme, il nous avait prévenus que le Papy avait encore fait une chute pendant la nuit. Ma grand-mère n’en pouvait plus, faisait des crises d’angoisse et finissait, elle aussi, à l’hôpital. Année après année, la situation était devenue intenable.

Une fois, dans son atelier, mon Papy m’avait d’ailleurs confié après l’une des crises d’angoisse de ma Mamie que « Ce n’était pas à la mamie de partir en premier. »

A chaque fois qu’il allait à l’hôpital, ils ne trouvaient rien de particulier et il rentrait à la maison.

— Les médecins m’ont dit que j’ai un gros cœur ! disait-il fièrement.

Ma grand-mère levait les yeux au ciel mais confirmait ce qu’avaient dit les médecins.

Comme les incidents se multipliaient ces derniers mois, mon père s’était dit que ce serait bien que le Papy voit tout le monde une dernière fois, au cas où.

Idée louable, mais là maintenant, on se regardait un peu tous dans le blanc des yeux…

Il faut dire que mon grand-père était sourd comme un pot (bien qu’il faisait souvent semblant de ne pas entendre non plus), ce qui n’aidait pas à faire la conversation… Et dans la famille, nous n’étions pas de grands bavards non plus.

Le silence était devenu trop inconfortable pour moi, alors j’ai sorti un petit calepin avec des feuilles détachables. Je me suis à côté du lit et j’ai commencé à lui écrire.

— Comment tu te sens ?

— Ça va… répond-il à haute voix, visiblement ravi de pouvoir échanger.

Je continue de lui écrire quelques instants, une question, ou une courte phrase et je lui donne à chaque fois le petit papier, sous le regard intrigué des membres de la famille.

Je finis par lui écrire :

— Ce n’est pas facile pour la mamie…

Il lit le petit mot, me regarde et se contente de hocher la tête, l’air de dire « Je sais ».

Je reste là, un instant, ne sachant pas quoi dire et puis soudain, l’envie de lui parler de rollers (!?) :

— Le weekend dernier, on est allé faire du roller avec ma compagne…

Il prend le morceau de papier que je lui tends, le lit et son regard s’illumine :

— Ah, je faisais du patin à roulettes dans un parc aussi quand j’étais jeune ! s’exclame-t-il dans la chambre.

Ma famille me jette des regards interrogatifs sur ce que je peux bien lui écrire… Je continue sur un autre papier.

— Et parfois, le terrain est un peu difficile pour rouler, il y a des pavés…

Il se contente de hocher la tête. Il attend la suite, voyant que je continuais déjà à écrire.

— Alors, ma compagne prend un chemin différent, et moi je décide de continuer sur le mien et c’est ok…

A ce moment-là, dans les mots que j’écris, je ressens une énergie particulière.

Je découvre à peine le développement personnel et la spiritualité à cette époque-là, je suis remplis de doutes.

Est-ce que je suis vraiment en train de lui dire ce que je pense que je suis en train de lui dire ? je me demande.

J’hésite un instant à lui donner le papier mais ma main est déjà tendue, presque malgré moi.

Il prend le papier, le pose sur les autres qui forment déjà une petite pile et le lit.

Il relève la tête doucement pour me regarder, et je vois ses joues rosir avec un sourire très doux.

On se regarde dans les yeux quelques instants, comme si nous échangions en silence, d’âme à âme.

Puis, un mouvement, l’énergie change dans la pièce et un élan émerge pour certains de se préparer à partir.

Mon Papy me tend la pile de papiers avec un sourire et nous partons.

Il nous quittera le jour suivant.

Lorsque mon père me l’a annoncé, je me suis demandé dans quelle mesure nos échanges sur ces morceaux de papier ont affecté le cours des choses.

D’autant qu’aux funérailles, deux ou trois commentaires m’ont laissé penser qu’on se demandait ce que j’avais bien pu écrire… Dans un moment de peur qu’on me reproche quoi que ce soit, j’ai d’ailleurs jeté nos derniers échanges à la poubelle…

Tout ce que je voulais dire à mon Papy, c’est que s’il choisissait de prendre un autre chemin, c’était ok, qu’il avait le droit bien sûr.

Non pas qu’il avait besoin de mon ou notre autorisation, mais qu’il pouvait se la donner à lui-même.

Qu’il pouvait s’autoriser à continuer sur son chemin.

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4 réflexions au sujet de “Le calepin et mon Papy : la permission de partir”

  1. Bonjour Jean Philippe.
    Ce texte m’a ému comme bien d’autres. Cela m’a plonge dans mon histoire avec mon Papou lorsqu’il était sur son lit avant de partir de ce plan. Son corps replié comme celui d’un enfant devenant fœtus, sa femme venait de lui faire sa toilette. J’arrivais et elle lui essayait les mains avec une lingette. J’ai voulu lui prendre la main mais elle m’a retenu en disant que ses mains n’étaient pas très propre car il avait des coiches et j’apprenais qu’au stade où son corps était, ce dernier se vidait. Je voyais la un être qui n’était plus celui que j’avais connu et je ressentais malgré tout tant d’amour pour lui. C’était mon Papou. Je l’aimais plus qu’un père que je n’avais pas vraiment eu. Il m’avait protégé à sa manière et aimé. J’avais beaucoup grandit en moi en sa présence. Alors j’ai caressé doucement sa tête. Il n’avait plus que la peau sur les os. Il me semblait , il était si fragile. A un fil de Soi . J’ai allumé une bougie, de l’encens de myrrhe, d’oliban et un autre qui m’échappe ici. J’avais emmèné une musique d’un chant de guérison tibétain. La je lui ai dis doucement qu’il avait le droit de partir maintenant qi c’était le moment pour lui. Bien sûr je savais qu’il n’était déjà plus tt à fait dans son corps . Un médium… un fil de Soi à soi. Et je saisi aussi qu’une part de lui, la part conscience, peut être sa part supérieure, entendait et voyait tour. J’ai senti en moi que c’était juste de lui dire cela de s’autoriser à voyager vers un autre lieu plus adapté à son évolution. Sa femme m’a demandé de la suivre pour l’aider ailleurs et alors que nous préparions le après pour elle, il y a eu comme un bruit et en descendant , Papouasie n’était plus de ce monde. J ose croire que le rituel mis en place avec mes petites intentions l’ont aidé …
    Je t’aime Papou

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  2. vois tu Jean Philippe c est ce à quoi je pensais cette semaine ,un jour avant que mon père tombe dans le comas ,je me suis rendu a l hopital pour lui dire que mamie n en pouvait plus ,j étais seule avec lui .Et un an après quand j ai fait une rupture d anévrisme c est sa voix qui m a dit ginette ne passe pas par là ,après avopir vu un couloir de lumière et ressenti plein d amour ,je suis revenu à moi. merci pour cette histoire .

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  3. Très émouvant partage, cette intuition créatrice d’un nouveau mode relationnel avec le proche en fin de vie, et la liberté donnée à l’autre comme cadeau magnifique, « mine de rien », en puisant dans son propre cheminement…

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