
Dans la salle de réunion des guides spirituels, tout le monde pianote sur sa tablette en écoutant d’une oreille la présentation d’Isabel, leur chef.
— …et c’est ici que ça se joue pour toutes ces incarnations, déclare-t-elle en pointant le chakra de la gorge sur le schéma.
Elle s’interrompt un instant, remarquant que tous les regards sont tournés ailleurs que sur sa présentation.
Maître Paul prend une gorgée de café, les yeux toujours rivés sur sa tablette.
— C’est ICI que ça se joue, insiste Isabel en modifiant sa voix pour créer un écho dans la pièce.
Tous les regards se lèvent d’un coup vers la présentation au tableau.
— Nous avons donc besoin d’une âme qui puisse guérir cela pour ces incarnations.
Elle attrape un dossier et le lance avec élégance sur la table en direction de Maître Paul. Le geste est si précis que le dossier glisse et s’arrête parfaitement devant lui quelques mètres plus loin.
— Maître Paul, je pense que ça va être à vous de jouer !
Sophie se lève de table, la gorge nouée et sort prendre l’air en allant… fumer une cigarette sur la terrasse.
— Il fait encore bon pour la saison, hein ? demande une voix derrière elle.
Elle se retourne surprise. C’est Sylvain, le mari de sa cousine, assis sur un transat qui regarde les arbres au loin.
— Tu ne m’en veux pas si je garde mes distances ? La fumée de cigarette me dérange, continue-t-il.
Sophie regarde sa cigarette un instant comme si elle en voyait une pour la première fois.
Elle ferme les yeux, expire la fumée et l’écrase dans le cendrier.
— Je ne sais pas pourquoi je continue de fumer ainsi, je déteste ça…
— Une cigarette dans la bouche, ça empêche de parler et de dire certaines choses, c’est pratique. Ça donne même un prétexte pour sortir de table.
Sophie le regarde droit dans les yeux.
Elle s’est toujours sentie comme une extraterrestre dans cette famille, mais depuis que Sylvain est arrivé, elle se sent moins seule.
— C’est de famille de ne pas dire les choses, répond-elle. On fait semblant de ne pas comprendre ou de ne pas savoir, on tourne autour du pot en faisant des allusions, des blagues, ou en envoyant des piques sans jamais vraiment exprimer les choses. Moi, les repas de famille qui durent des heures, je n’en peux plus.
Elle hésite à reprendre une cigarette.
— Trois cancers de la gorge dans la famille, continue Sylvain, oui, manifestement dire les choses, ce n’est pas votre fort !
Sophie le regarde en silence. Elle avait suivi des cours de chant pendant des années avant d’arrêter quand elle était retournée vivre… près de sa famille.
Son cœur se met à battre fort dans sa poitrine.
Elle se met à tousser.
— Tout est prêt ? demande Maître Paul en marchant d’un bon pas, le dossier en main.
Son apprenti peine à le suivre.
— Oui, Maître Laurent a déjà enclenché les choses de son côté avec l’âme de Sylvain et l’âme de Sophie est prête également même s’il y a un peu de résistance.
— Bien, c’est normal, elle va bientôt comprendre pourquoi elle a choisi cette famille.
— Si si, il faut que tu viennes demain, c’est l’anniversaire de ton grand-père quand même !
Sophie se crispe sur son téléphone.
— Maman, je tousse comme ce n’est pas permis, dit Sophie en retenant une crise, et on s’est vus le weekend dernier, il va s’en remettre.
— Oh là là, mais que va dire ta grand-mère, répond sa mère sans l’écouter.
Sophie lève les yeux au ciel en silence, l’appareil toujours sur l’oreille.
— Bon écoute, je verrai comment ça évolue, mais dis à tout le monde d’arrêter de m’appeler et de m’envoyer des messages pour me demander de venir, ça commence à bien faire vos histoires !
Elle raccroche d’un coup, à sa grande surprise. Elle hésite à rappeler sa mère pour s’excuser.
Mais quelque chose se dénoue dans son ventre, et un raclement de gorge bruyant semble éclaircir sa voix d’un seul coup.
Elle commence à chanter spontanément, la voix encore un peu cassée :
— Non, rien de rien, non, je ne regrette rien…
— Ah Maître Laurent, vous tombez bien, ça va commencer ! s’exclame l’apprenti, impatient.
Maître Laurent lui sourit et vient s’asseoir en silence sur la dernière place libre de la salle.
Maître Paul est assis en bout de table entouré des autres guides. Isabel est assise en retrait, les yeux fermés, l’aura déjà bien brillante. L’apprenti fait le tour discrètement pour vérifier que tout le monde est prêt et fait un signe à Maître Paul.
Ce dernier se redresse.
— Prêts à passer à table, chers confrères ? demande-t-il avec un grand sourire.
Cela fait à peine cinq minutes que Sophie est à table avec sa famille qu’elle regrette déjà d’être venue.
Elle attrape son sac à main accroché à sa chaise pour récupérer son paquet de cigarettes, lorsque son regard croise celui de Sylvain qui observe sa manœuvre.
Elle s’arrête.
— … oui, déjà que Sophie a failli trouver une excuse avec sa toux pour ne pas venir, bravo l’esprit de famille ! lance sa tante sur un ton moqueur. Je plaisante bien sûr !
Une énergie nouvelle grandit dans le ventre de Sophie, puis se met à monter dans sa poitrine jusqu’à la gorge.
Sophie se tourne lentement vers sa tante comme un tireur qui ajuste sa cible dans le viseur.
— Oui, parce que j’en ai un peu marre que tout le monde s’envoie des piques, que chacun se moque des autres, sous-entende des choses sans jamais vraiment les exprimer véritablement. Alors oui, bravo l’esprit de famille ! Dorénavant, je viendrai à ces repas seulement quand j’en aurai envie. Alors attendez-vous déjà à ne pas me voir au prochain !
Sophie prend un instant pour sentir l’atmosphère changer dans la pièce. L’air devient plus léger, moins électrique, comme après le passage d’un orage.
Elle se lève en silence, le sourire aux lèvres et ouvre la porte de la terrasse.
Cinq minutes plus tard, Sylvain la rejoint en se retenant de rire jusqu’à ce qu’il ferme la porte derrière lui.
— On peut dire que tu as mis un bon coup de pied dans la fourmilière ! Les dossiers sont ouverts, ça n’arrête pas de balancer à l’intérieur, finit-il en riant.
Le corps de Sophie tremble encore.
— Et cette toux ça va mieux ? continue Sylvain.
Sophie sourit. Puis dans un élan spontané et avec une voix magnifique :
— Non, rien de rien, non, je ne regrette rien…

Éclaireur
Éclaireur de chemin, j’apporte de la lumière sur notre expérience de vie pour toujours plus de conscience sur nos pensées, sur notre cheminement, sur qui nous sommes vraiment.
(pour en savoir plus sur mon cheminement, lire qui suis-je ?)






merci Jean Philippe, très touchant, surtout que ces derniers mois, ça gratte fort côté gorge aussi …