Le ballon dans le dos

Marie marche dans la rue.

De son dos dépassent des sortes de ballons dont un qui flotte bien au-dessus d’elle.

Comme la plupart des gens.

Et comme la plupart des gens, Marie n’en a pas conscience.

Même si de temps en temps, chacun peut en ressentir un chez les autres, car il y en a toujours en qui prend plus de place.

Par exemple, Georges, le boulanger au coin de la rue, lui, a un gros ballon tout rouge en arrière de sa tête, c’est comme si le ballon grognait tout le temps en disant « Attention, hein … Attention hein ! », comme un chien prêt à mordre.

Georges est toujours souriant, mais Marie sait qu’il ne faut pas faire le moindre commentaire déplaisant sur son pain !

Sa fille, qui l’aide au comptoir porte un ballon vert tout en hauteur qui semble pleurer à n’en plus finir, l’air de dire « Je suis nuuuuulle … ».

Elle aussi affiche toujours un sourire et cherche à plaisanter avec chacun des clients, quitte à en faire un peu trop parfois, se dit Marie.

Le facteur, lui, a un énorme ballon gris qui le tire vers l’arrière comme s’il cherchait à fuir tout le temps. Marie essaie à chaque fois de croiser son regard, mais en vain.

Marie, elle, se sent légère, elle ne ressent rien de particulier chez elle, aucun ballon en vue !

C’est donc toute souriante qu’elle se rend chez un couple d’amis de longue date, Sophie et Nicolas, qui l’ont invitée pour un brunch avec d’autres amis à eux.

Sophie et Nicolas n’ont presque jamais de ballon dans leur dos, elle ne ressent rien, c’est relaxant, se dit-elle.

Elle se sent bien en leur compagnie et comme si elle était chez elle, elle dépose ses affaires dans la chambre avant de dire bonjour à tout le monde.

Marie voit certains avec des ballons dans leur dos, d’autres non.

Marie essaie de faire bonne impression et d’animer un peu la conversation au sein du groupe pour inclure tout le monde.

Elle partage quelques bons plans dans les environs, événements, sorties, cafés et restaurants sympas.

Tout le monde la remercie chaleureusement pour ses recommandations.

Mais vers la fin du repas, lorsque Marie essaie de nouer plus de liens avec certaines personnes, elle sent bien que les autres n’y mettent pas beaucoup du leur, et restent plutôt entre elles.

Elle tend des perches pour organiser des sorties la semaine suivante, mais personne ne semble intéressé.

Ce n’est pas la première fois pour Marie.

Mais cette fois-ci, c’est un peu la fois de trop.

Et lorsque tout le monde est parti, elle fond en larme devant ses amis en leur expliquant la situation.

Sophie et Nicolas se regardent un peu embarrassés.

Sophie prend la main de Marie et lui demande très doucement :

« Tu ne l’entends pas ? »

« Je n’entends pas quoi ? », demande Marie.

Sophie hésite un instant puis répond :

«Le ballon dans ton dos … ».

« Un ballon dans mon dos, quoi ? », s’insurge Marie, « comment oses-tu ? Et d’abord, ce serait quoi ce ballon, qu’est-ce qu’il dit ? »

Sophie est gênée, elle échange un regard avec Nicolas qui acquiesce :

« Le ballon dans ton dos répète en boucle « Aime-moi », « Aime-moi », … ».

Cette fois, c’en est trop pour Marie au bord de l’explosion de colère, de tristesse, de frustration, …

Elle ne sait même plus ce qu’elle ressent.

Elle se lève, prend ses affaires et claque la porte derrière elle.

Derrière Sophie, un petit ballon jaune émerge et répète tout doucement « Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé, … ».


Marie est folle de rage.

Elle rumine cette courte conversation alors qu’elle marche pour rentrer chez elle.

« Comment ses amis ont-il pu lui dire ça ? », se demande-t-elle.

L’esprit dans ses pensées, elle ne voit pas un grand monsieur fluet se diriger droit vers elle. Ses talons résonnent fort à chaque pas et le volume sonore de sa conversation au téléphone est bien plus élevé que nécessaire.

Dans son dos, il a un ballon qui semble hurler « Regardez-moi, regardez-moi ! ».

Le monsieur fluet finit par lui rentrer dedans mais continue son chemin.

Marie sort de ses pensées instantanément, bousculée.

Elle s’excuse platement auprès du monsieur, même si elle sait qu’elle n’y est pour rien mais il est déjà hors de portée.

C’est à ce moment-là qu’elle entend une petite voix dans son dos : « aime-moi », « aime-moi » qui semble disparaître au loin elle aussi.

Elle secoue la tête comme pour l’aide à disparaître et continue son chemin pour rentrer chez elle.

Elle croise la concierge à l’entrée, échange quelques mots mais son attention est vite tournée vers cette petite voix qu’elle entend à nouveau dans son dos « aime-moi », « aime-moi ».

Elle monte quatre à quatre les escaliers, ouvre prestement la porte et s’effondre sur le canapé, en larmes.


Marie n’arrive plus à se détacher de ces paroles, elle les entend, c’est certain maintenant.

« aime-moi », « aime-moi », « aime-moi » …

Elle décide de prendre son téléphone pour envoyer un message à Sophie :

« Sophie, je suis désolée pour tout à l’heure … Je crois que tu as raison, j’entends la voix de ce ballon maintenant … ».

Sophie lui répond :

« Je suis désolé, je pensais que tu savais … Nous t’aimons fort tous les deux avec Nicolas. Voici le numéro d’un coupeur de ballons qui m’a aidé dans le passé. Prends soin de toi ! ».

« Un coupeur de ballons ? », se demande Marie, « Je ne savais même pas que ça existait ! »

Ni une, ni deux, Marie prend rendez-vous.


Marie s’enfonce dans le fauteuil.

Elle tente de voir si elle ressent des ballons dans le dos du coupeur de ballons.

« … et c’est pour ça que les autres vous rejettent, c’est comme si vous les invitiez constamment à remplir d’amour un tonneau sans fond, ils se sentent épuisés d’avance et préfèrent s’éloigner … », termine le coupeur de ballons.

Les émotions s’emballent, mais Marie garde son calme et demande :

« Pouvez-vous … couper ce ballon ? »

« Couper un ballon, c’est un peu un raccourci, en fait, si on le coupe, un autre finit toujours par repousser. On cherche plutôt à faire en sorte de couper ce qui le gonfle pour le faire disparaître définitivement, à guérir le souffleur si vous voulez. »

Le coupeur de ballons fait une pause puis termine en souriant : « Et c’est ma spécialité. On y va ? ».


Ce matin, Marie n’entend plus la petite voix dans son dos.

Il aura fallu quelques jours pour qu’elle disparaisse complètement.

Mais ce qui la surprend le plus, ce sont les interactions avec son entourage.

Il y a beaucoup plus de légèreté, moins de pression pour elle et semble-t-il pour les autres.

D’ailleurs, elle rejoint une nouvelle amie pour aller prendre un café au coin de la rue. Elle l’a rencontrée par hasard en faisant la queue chez le boulanger !

En chemin, elle passe devant chez Sophie et Nicolas et décide de passer dire bonjour à l’improviste.

C’est Sophie qui ouvre, souriante, son petit ballon jaune remontant dans son dos et se mettant à répéter « Je suis désolé, je suis désolé, … »

Marie, sans mot dire, la prend longuement dans ses bras.

Puis sans bouger, lui dit avec beaucoup d’amour :

« Merci de m’avoir montré mon ballon dans le dos. Merci d’être mon amie. »

Et le ballon jaune de Sophie se dégonfle instantanément.

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