Une feuille blanche pour Noël

Marlène sort du supermarché, un carton à la main.

Sur le parking, c’est l’effervescence, bientôt l’heure de pointe.

Elle ouvre sa voiture, s’asseoit et pose le carton sur le siège passager.

Elle se frotte les mains pour se réchauffer :

— Brrrrr …, bon le pied de sapin, c’est réglé ! L’ancien aurait quand même pu tenir une année de plus !

Elle rentre chez elle.

A peine la porte d’entrée est-elle poussée que ses deux garçons lui sautent dessus sans qu’elle n’ait eu le temps d’enlever ses chaussures :

— Maman, maman, sa liste de Noël, il y a plus de choses que sur la mienne, c’est pas juste, je veux rajouter des trucs aussi ! s’insurge le premier une page de cahier à la main.

— Nan, c’est pas vrai, on a dit qu’un gros cadeau c’était pareil que deux moyens alors s’il rajoute des choses, moi aussi je rajoute ! réplique le second.

— On verra, on verra, est-ce que je peux déjà arriver chez moi tranquillement ? merci ! coupe Marlène

Elle pose son carton sur la table et enlève ses affaires pendant que les garçons s’éloignent en continuant de discuter bruyamment.

Le mari arrive à ce moment-là :

— Marlène, je pense qu’il faut revoir les repas, mon frère et ma belle-sœur ne vont probablement pas trouver ça très « Noël » …

Marlène lève les yeux au ciel discrètement.

— J’aimerais déjà juste arriver si c’est possible à chacun de me laisser 2 minutes ?! Merci ! coupe Marlène encore une fois.

Elle va dans la cuisine pour se laver les mains, sa mère est en train de surveiller une soupe qui mijote tout en lisant un magazine :

— Marlène, je pense qu’il faut une vraie crèche cette année près du sapin, c’est important, c’est la fête de Jésus quand même, il est venu nous sauver après tout !

Marlène reste silencieuse, elle se frotte les mains encore plus énergiquement sous l’eau tiède.

Le mari revient :

— Marlène, tu as réfléchi aux repas alors ?

Les garçons arrivent avec leur liste chacun à la main :

— Maman, maman, on a mis à jour nos listes de Noël !

Marlène garde la tête baissée sur l’évier, ferme le robinet, prend le torchon et le serre de toutes ses forces pour évacuer la tension qu’elle ressent, en vain.

Elle se retourne d’un bond vers ses enfants :

— Les enfants, montrez-moi encore une fois une liste de Noël et il n’y aura aucun cadeau !

Puis vers son mari :

— Chéri, si ton frère et ta belle-sœur ne sont pas contents du menu, ils peuvent aller au restaurant !

Enfin, vers sa mère :

— Maman, il y a bien longtemps que tout le monde se fiche de la naissance de Jésus pour Noël, tout ce qui intéresse, c’est la bouffe et les cadeaux, finit Marlène en montrant son mari et ses enfants.

Elle jette le torchon sur la table et sort de la pièce :

— Sur ce, je vais prendre un bain jusqu’au repas, le premier qui me dérange, je lui promets qu’il va regretter de passer Noël avec moi !


Marlène n’est pas mécontente de la tournure des événements, même si elle regrette de s’être emportée.

Elle a allumé deux bougies parfumées, mis une petite musique relaxante et s’est préparée une tisane en catimini.

Elle raconte sa fin de journée au téléphone à sa meilleure amie Jessica, rencontrée à l’université.

— Moi tu sais, je n’ai jamais fêté Noël, c’était plutôt la culture juive, et encore, de très loin ! dit Jessica en rigolant.

— Quelle galère chaque année, se plaint Marlène, je cours tout le temps à gauche à droite. J’adore Noël pourtant alors pourquoi les choses ne sont-elles pas plus simples ?

— J’ai l’impression que tu dépenses plus d’énergie à résoudre des problèmes pour une expérience que tu ne désires pas, plutôt que d’investir ton énergie pour créer une expérience que tu désires vraiment.

Marlène marque une pause.

— Ça veut dire quoi en pratique ? demande Marlène en fronçant les sourcils.

— Bah je sais pas moi … tiens, le sapin, pourquoi y’a un sapin à Noël ?

— Euh, je sais pas … je sais plus, je crois que j’ai su cela dit …, se défend Marlène.

— Super, donc tu te bats dans un supermarché à l’heure de pointe pour trouver un pied de sapin en plastique probablement produit à l’autre bout du monde, pour faire tenir debout dans ton salon un arbre qui était vivant et qui a été coupé pour l’occasion – pauvre arbre – et tu ne sais même pas pourquoi tu le fais ?

Marlène reste silencieuse, sans réponse.

— C’est bien ce que je pensais ! rigole Jessica.

— Ok, mais je fais quoi, je vais pas mettre le sapin à la poubelle et Noël avec ?!

— Pose-toi la question de ce que tu désires créer comme expérience et ce que ça signifie vraiment pour toi. Prends une feuille blanche et invente ta propre fête de Noël ! Qu’est-ce que tu as envie de célébrer ? Qu’est-ce que tu as envie de vivre ?

— Et les cadeaux, le repas, la crèche ? demande Marlène sceptique.

— Tout ça, ce sont des prétextes pour vivre, pour ressentir quelque chose. Le piège c’est de s’attacher aux prétextes et d’oublier le sens. Tu pourrais très bien vivre Noël sans aucun des prétextes : sans sapin, sans cadeaux à gogo, sans repas gastronomique, sans le petit Jésus dans sa crèche !

— C’est ma mère qui va faire la gueule, dit Marlène un sourire en coin.

— Jésus, c’est aussi un symbole d’amour, de compassion, non ? J’en sais rien moi ! rigole Jessica. Mais ça ressemble juste à un prétexte pour réveiller l’amour et la compassion en chacun. Les prétextes ne sont pas mauvais en soi à condition que tu te rappelles de ce qu’ils nourrissent. Et j’ai l’impression que tu as oublié. T’es probablement pas la seule cela dit …

— Dis donc pour quelqu’un qui n’a jamais vraiment célébré Noël, tu as plutôt de bons conseils !

— Je n’ai pas la tête dans le guidon du traîneau du père Noël, c’est plus facile d’avoir les idées claires, répond Jessica.

— Je ne crois pas qu’il y ait de guidon sur le traîneau du père Noël, rigole Marlène.

— Et bien, dans ma version de Noël, si ! rigole Jessica.

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2 réflexions au sujet de “Une feuille blanche pour Noël”

  1. Joyeux Noël Philippe

    Merci pour cette belle année remplie de tes histoires qui me font réfléchir et qui me font du bien. Je les attends chaque semaine.

    Laure

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