Une page blanche pour Josiane

Josiane regarde sa montre, elle va être en retard.

Elle se dépêche de régler les courses pour aller voir sa mère avant la fin des visites à l’hôpital.

La journée de travail l’a épuisée mais il y a encore tant à faire avant qu’elle puisse aller se coucher.


— Entre le boulot pour former la personne qui va me succéder, maman qui est encore retournée à l’hôpital et mon déménagement interminable, je t’avoue que j’ai l’impression de courir un marathon sans fin, soupire Josiane.

Les écouteurs enfilés dans les oreilles, Josiane discute avec son amie d’enfance Odile au téléphone tout en continuant à faire des cartons.

— Comment va ta mère ? demande Odile.

— Oh tu sais, ils ont l’habitude, tous les deux-trois mois, elle passe un jour ou deux à l’hôpital avant qu’ils ne la renvoient chez elle, cela fait des années que ça dure, avoue Josiane, visiblement fatiguée.

— Et le déménagement ?

— J’ai enfin trouvé un acquéreur pour mon appartement, après 2 ans ! J’ai pu enfin réaliser mon rêve, avoir une petite maison avec jardin pour ma retraite ! annonce fièrement Josiane.

— Ah super, tu en parlais depuis si longtemps ! Il te reste combien de temps à l’école ?

— 6 mois, ou plutôt 5 mois et 2 semaines pour être plus exact, précise Josiane. Je crois que je vais faire un break avec les enfants après toutes ces années à travailler avec eux !

— Et comment tu te sens par rapport à tout ça ?

— Je .. je ne sais pas trop, hésite Josiane, plutôt contente, mais j’ai du mal à me sentir vraiment heureuse, tu vois, vraiment remplie …

— Ta vie est déjà bien remplie pourtant, plaisante Odile. Mais je vois ce que tu veux dire … Tu as une idée de ce qui pourrait plus te nourrir ou te remplir comme tu dis ?

Josiane reste silencieuse un instant.

— A vrai dire, non, aucune idée. Mais j’ai bien l’intention de le découvrir !


Tout s’est enchaîné rapidement, comme des pièces de dominos.

— Le changement entraîne le changement, disait sa mère.

Josiane a célébré son départ à la retraite le vendredi et tous les enfants s’étaient réunis pour lui chanter une chanson. La directrice avait même invité pour la fête des anciens élèves devenus adultes.

Josiane avait pleuré en lisant les différentes cartes et les mots personnels écrits par chacun.

Elle s’était même demandé si elle avait pris la bonne décision …

Le déménagement a eu lieu le weekend qui a suivi.

Les papiers avaient été signés, les clés échangées, les derniers cartons fermés.

Tout s’était passé rapidement d’un seul coup après plus de deux ans !

Meubles et cartons étaient entassés en vrac dans la pièce principale de la petite maison et dans l’atelier.

Josiane contemplait le jardin complètement vide et en piteux état.

Elle se demandait si elle avait pris la bonne décision.

C’est à ce moment-là que le téléphone a sonné.

C’était l’hôpital.


— Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de monde, pensait Josiane à voix haute, assise sur une chaise de la cuisine, de retour de l’enterrement.

— Tu ne savais pas que ta mère avait autant de connaissances ? demande Odile tout en cherchant deux tasses dans un carton.

— Il n’y a que deux tasses dans ce carton, je ne sais pas où sont les autres, dit Josiane toujours dans ses pensées. Maman était toujours attentive à chacun, toujours un mot de réconfort, un compliment, un sourire, … Et ce sont les témoignages que j’ai eus tout à l’heure. Je savais qu’elle était comme ça, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit le cas avec autant de monde.

Odile se contente de lui sourire.

— C’est très gentil à toi de venir passer quelques jours avec moi, continue Josiane, même si c’est le bazar et que je ne suis même pas en mesure de te recevoir convenablement.

— Je ne suis pas venue pour profiter du matelas de ta chambre d’amie ou de ta fameuse cuisine, répond Odile, je suis venue passer du temps avec toi.

Le soleil fait son apparition dans la pièce.

— Viens, allons boire le thé dehors, propose Odile.

Toutes deux se tiennent debout, laissant le soleil réchauffer leurs visages, tout en regardant le jardin en friche.

— Tout ce qui occupait ma vie a disparu presque du jour au lendemain, soupire Josiane. Le boulot, le déménagement, maman … J’ai plus rien … Qu’est-ce que je vais faire ?

— C’est bien ce que tu voulais, non ? demande Odile, sur un ton limite provocateur.

— Quoi ?! s’exclame Josiane.

— Rappelle-toi notre discussion d’il y a quelques temps, continue Odile. Tu te demandais ce qui pouvait te “remplir”.

— Oui … et … ?

Tu ne peux remplir quelque chose qui est déjà rempli. Comme une vie par exemple.

— O-kay …

— Pour découvrir ce qui vraiment te remplit, te nourrit, il faut faire de la place, dit Odile. La Vie a donc répondu à ta demande. Elle t’a fait de la place, termine-t-elle en montrant le jardin vide devant elles.

Josiane dodeline de la tête, en regardant elle aussi le jardin, à moitié convaincue.

Elle voit là où Odile veut en venir mais elle a encore du mal à mettre tout ça en perspective avec les événements récents.

— Tu as une feuille blanche devant toi. Jusqu’à présent, le livre de ta vie était écrit avant que tu ne tournes les pages, métro boulot dodo, ou bien travail, déménagement et prendre soin de ta maman. Tu te plaignais parce que l’histoire ne te plaisait pas. Et bien là, tu viens de tourner la page, tu viens de clore un chapitre et la page est vide.

— Oui, il y a quelques cartons à défaire encore mais sinon c’est plutôt vide, oui, confirme Josiane.

— C’est vide pour que tu puisses enfin commencer à écrire l’histoire. La seule question, c’est donc, quelle histoire souhaites-tu écrire ? Comment vas-tu remplir ces pages ? Comment vas-tu remplir ta Vie ? Comment vas-tu TE remplir ? s’emballe Odile.

— C’est plusieurs questions tout ça, plaisante Josiane.

Toutes deux restent silencieuses, sirotant leur thé.

Puis soudain, dans un élan de spontanéité :

— Je vais enfin pouvoir jardiner pour de vrai, finies les petites jardinières sur le balcon ! s’enthousiasme Josiane.

Elle sourit à sa meilleure amie.

Des cris d’enfants résonnent un peu plus loin dans un jardin voisin.

— Et j’ai toujours eu ces idées de livres de cuisine pour enfants, s’exclame à nouveau Josiane. A l’école, les élèves adoraient mes cours de cuisine.

Odile continue de sourire.

— J’espère aussi que je vais me plaire ici, soupire Josiane en regardant autour d’elle.

Elle aperçoit alors une voisine qui la salue de la main.

— Bonjour ! dit-elle au loin.

— Bonjour Madame, répond Josiane.

Odile lui fait signe de s’approcher et dit à Josiane :

— Je crois qu’il est temps de trouver une troisième tasse dans tes cartons !

Josiane sourit.

Partagez cet article à vos amis :

Laisser un commentaire

8 réflexions au sujet de “Une page blanche pour Josiane”

  1. Ça tombe bien et cette page blanche me parle beaucoup, moi qui vient de partir à la retraite. Avec plein d’idées encore éparses. Merci encore pour ces histoires si riches d’enseignements.

    Répondre
  2. Magnifique histoire où je me retrouve un peu face à la nouvelle vie qui se prépare pour moi !
    Merci pour vos superbes partagent qui nourrissent notre Âme !

    Répondre
  3. Merci Jean Philippe, pour cette très belle histoire.
    Cela résonne fort en moi , je me retrouve dans les mêmes étapes que Josiane,
    Et je trouve que cette façon de percevoir les deuils que l’on doit faire nous permet de positiver et d’aller de l’avant.
    Un grand merci à toi pour ces beaux moments de lecture et réflexion que tu nous offre.
    Martine

    Répondre
  4. Merci infiniment pour cette histoire fort inspirante sur comment se nourrir, remplir sa vie en choisissant et non plus en étant en mode automatique “métro, boulot, dodo” pendant si longtemps ! Cela peut déstabiliser mais est tellement libérateur d’être vraiment acteur pour les grandes et les petites décisions chaque instant !

    Je vous souhaite le meilleur à chacun, chacune ! Merci à Jean-Philippe de nous éclairer la route si joliment !

    Répondre
  5. Beau texte qui me fait prendre conscience de trouver un sens à sa vie. . Notre vie est rempli de chapitre. Prendre conscience des choses. De la réflexion
    .
    Merci

    Répondre
  6. j’ai beaucoup aimé la lecture sur Josiane. Elle a fait écho en moi car je suis dans une situation similaire et je vais pouvoir me poser ces questions et pouvoir surtout y répondre! Vraiment “tout est parfait!” merciiii

    Répondre