Quand le succès ne suffit plus

— J’ai les résultats des premières ventes ! annonce l’éditeur avec enthousiasme.

Des années que Carole écrit son livre, et même si le livre traite d’un sujet du monde de l’entreprise, elle y a mis tout son cœur et y a partagé son expérience et son parcours.

Elle est arrivée au bout de ce projet, un projet qui l’a plongée dans de véritables montagnes russes émotionnelles : les grands moments d’inspiration jusqu’à 2h du matin, les traversées du désert devant la feuille blanche, la poubelle qui se remplit de brouillons rejetés avec rage …

Et cet éditeur qui lui avait promis la gloire !

— Ça va être un succès, je vous le promets, on va exploser les ventes ! s’était emballé l’éditeur.

Carole s’était laissé griser par l’énergie du jeune homme.

— S’il vend aussi bien le livre qu’il est enthousiaste pendant leurs rendez-vous, elle n’a aucun souci à se faire, s’était-elle dit.

Ce livre, c’est pour marquer l’industrie dans laquelle elle travaillait depuis 20 ans, pour y laisser une trace, une empreinte, quelque chose … Enfin c’est ce qu’elle croyait.

En vérité, elle ne sait plus.

Entre la simple idée du livre et le fait maintenant de le tenir dans ses mains pour de vrai, il y a eu du chemin de parcouru.

Un chemin intérieur.

Ce livre c’est un mélange de différentes motivations, elle s’en rend compte maintenant.

Au début, une envie de partager, ce qu’elle a appris, ce qu’elle a vécu pour que ça serve à d’autres. « Après tout, ça sert à ça l’expérience, pour que ça profite à d’autres », pensait-elle.

Puis la motivation a laissé émerger un besoin de reconnaissance malgré son expérience évidente, ses compétences pratiquées tout au long de ces années avec succès.

Carole avait accueilli cela avec honnêteté, elle avait assumé ce besoin d’être validée.

Et quand elle a rencontré l’éditeur la première fois, il l’avait fait rêver : du succès, de la gloire, de la reconnaissance.

Une partie d’elle s’était laissée séduire avec des projections de vente, des promesses de conférences et d’interviews.

Elle voyait déjà ses comptes de réseaux sociaux fleurir de messages de félicitations en tous genres.

Même si elle savait que c’était un jeu, une part d’elle avait envie de s’y laisser prendre, à ce jeu !

Aujourd’hui, elle ne sait plus, s’en fiche-t-elle ?

Elle était plutôt détachée, comme si ce projet terminé n’avait plus le goût de l’accomplissement tant recherché.

Alors quand son éditeur lui annonça la nouvelle, elle dut feindre l’excitation …

— C’est notre meilleur démarrage dans cette catégorie, les commentaires dans l’industrie sont dithyrambiques ! Je vous avais promis des conférences, des interviews, le planning se remplit très vite, termina-t-il

Carole avait affiché un large sourire pour masquer un soupir profond.

Carole sait jouer le jeu de ce monde-là et elle va le jouer, mais sans grande conviction.

Durant les mois qui ont suivi, elle obtient le succès, la reconnaissance, les félicitations de toute l’industrie.

Tout ce qu’une part d’elle avait toujours souhaité, elle l’a obtenu.

Mais ça ne lui faisait rien.

Rien à l’intérieur.

Ce livre, cette réussite qui devait combler un vide, ne le remplissait pas du tout.

Carole se rendait compte de la grande illusion dans laquelle elle avait baigné.

Une part d’elle en avait eu conscience toutes ces années, mais elle avait choisi d’y croire quand même.

Elle était fière de son livre bien entendu, mais tout le reste n’avait plus de sens.

Elle prit alors la décision de quitter définitivement cette industrie ; le chapitre était clos.


Six mois plus tard, Carole a ouvert un nouveau chapitre, elle est toujours en recherche d’un nouveau sens, mais pour le moment, elle explore sa créativité et redécouvre le plaisir des arts manuels.

Et c’est à la fin d’un cours de poterie que la Vie lui offrit un élément de réponse.

Carole finissait de donner une dernière touche à son oeuvre de la semaine quand l’une des plus jeunes filles du cours s’approcha d’elle timidement.

— Bonjour, vous êtes bien Carole ?

— Euh, oui, je m’appelle bien Carole, on se connaît ? demande Carole surprise, les doigts pleins d’argile.

— Moi, je vous connais, dit la jeune fille en sortant le livre de Carole. À travers votre livre.

Carole ouvrit grand les yeux comme si elle découvrait elle-même qu’elle avait écrit un livre … Tout cela lui paraissait si loin déjà.

— Je voulais vous remercier, reprit la jeune fille un peu émue.

Carole essaya de remettre sa casquette professionnelle :

— Merci à vous de l’avoir lu, j’ai quitté l’industrie, cela dit, depuis. Je ne suis même pas sûre que ce soit encore pertinent, vous savez.

— Si, vraiment, mais ce n’est pas l’experte que j’aimerais remercier, mais la femme derrière ces mots, insista la jeune fille.

Carole s’interrompit et mit sa casquette de côté.

Des remerciements et des félicitations, elle en avait eu un paquet mais là c’était différent.

Le regard de la jeune fille était intense.

— En partageant votre propre expérience, vos mots ont résonné en moi, vous m’avez aidée à comprendre ce que je voulais et qui j’étais vraiment, et pour ça, merci du fond du cœur.

Carole dévisagea la jeune fille, elle ne s’attendait pas à ça. Carole se retrouva toute gênée.

— Oh, vous ne pouvez pas dire ça …

La jeune fille fit un geste pour savoir si elle pouvait s’approcher. Elle prit Carole dans ses bras, cette dernière s’efforçant de ne pas mettre d’argile sur la jeune fille, gardait ses mains en l’air.

— Je vous laisse retourner à votre poterie, dit la jeune fille souriante en s’éloignant.

Carole resta un instant hébétée, toujours les mains en l’air :

— Mais qu’est-ce qui vient de se passer …? murmura-t-elle.

Plus tard, quand elle rentra chez elle, Carole prit conscience qu’elle avait un sourire aux lèvres.

Un sourire différent de celui qu’elle affichait en général.

Alors qu’elle sortait les clés de chez elle pour ouvrir la porte, elle découvrit un sentiment profond qui l’avait envahie depuis le cours de poterie.

Elle cherchait dans sa tête un mot pour illustrer ce sentiment si particulier, en vain.

Ces quelques mots de cœur de la jeune fille l’avaient remplie de cette « chose » qu’elle recherchait depuis longtemps.

Ses quelques mots lui avaient rempli le cœur.

Carole sentit des larmes de gratitude monter.

Et elle sourit.

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