Les fauteuils de la colline

C’est le rituel d’Alain et Josette toutes les semaines depuis des décennies.

Monter la colline derrière chez eux et partager un moment, souvent en silence, en haut de celle-ci, à côté de la chapelle qui domine la vue.

En hiver, en été, qu’il neige ou qu’il fasse 40 °C.

Tout le village les connaît pour ça. Année après année, ils ont fini par croiser tout le monde ou presque !

Josette aime bien ce moment, quand ils s’assoient sur ce vieux banc inconfortable tous les deux. Parfois, ils emmènent un café, ou les soirs d’été un petit verre de rosé. Josette aimerait bien qu’Alain soit un peu plus causant, un peu plus joyeux même mais elle apprécie la constance de ce rendez-vous tous les deux.

Aujourd’hui, Alain est particulièrement silencieux, il sort le thermos de café et au moment de se servir, en verse à côté de la tasse…


Au même moment, dans une autre dimension, si éloignée et si proche à la fois, deux anges observent la scène, maître Paul et son apprenti.

— Ça fait combien de fois ?

— 57ᵉ fois qu’il renverse soit la tasse soit la bouteille, répond l’apprenti après avoir pianoté sur la tablette spirituelle. Vous croyez qu’il va comprendre ?

— Je pense qu’il a compris depuis un moment, soupire maître Paul. La question, c’est que compte-t-il faire ?! Les années terrestres passent et… rien.

— Il n’y a rien que l’on puisse faire ?

Maître guide se tapote le menton avec son index.


Alain marmonne en frottant son pantalon.

— Cela faisait un moment que ce n’était pas arrivé, dit Josette gentiment en l’aidant à nettoyer.

— C’est une fois de trop encore ! grommelle Alain.

Enfin, ils finissent par boire leur café face à la vue, changeant de position régulièrement.

Alain, dans le silence, ressent une sensation familière, puis une image fugace. Il essaie de la fixer dans son esprit, avec difficulté. Elle devient enfin plus claire.

Il se redresse sur le banc, le derrière endolori, comme s’il se remplissait de cette pensée.

Ses yeux s’ouvrent un peu plus, ses épaules se redressent malgré le poids des années.

Son cœur se met à battre plus fort dans sa poitrine.


— Aaaah ? aaaah ? on dirait que vous avez fait quelque chose, vous, dit l’apprenti sur un ton taquin. Vous lui avez envoyé une intuition ?!

— Peut-être bien, peut-être pas… sourit maître Paul. Non, je n’ai fait que confirmer son intuition.

— C’est-à-dire ?

— Cette intuition, il l’avait déjà eue ! Tout ce que j’ai fait, c’est amplifier ce qu’il ressent quand elle revient, pour, disons… que ce soit plus clair pour notre ami… Car c’est beaucoup plus important qu’il ne croit.


Josette regarde Alain s’activer dans son atelier.

— Tu viens manger ?!

— J’ai presque fini !

Après le déjeuner, Alain a disparu sans rien dire. Ce n’est pas dans son habitude, mais il en faut plus pour inquiéter Josette. D’autant, qu’elle le trouvait revigoré, une énergie débordante et une étincelle dans ses yeux.

Deux jours plus tard.

Josette arrive dans l’entrée pour mettre ses chaussures.

Alain est déjà prêt, chaussures aux pieds et un énorme sac fermé dans l’autre.

Elle le regarde un instant.

— Qu’est-ce que c’est ?!

Josette tombe des nues. Alain ne répond pas à la question mais elle devine un sourire sur son visage qu’il n’arrive pas à effacer.

À peine sorti, Alain avance d’un bon pas sur le chemin, Josette a du mal à suivre.

Il s’arrête à quelques pas du point de vue.

Josette le rattrape enfin, essoufflée.

— Tu aurais pu m’attendre… quelle mouche t’a…

Elle relève la tête et découvre deux magnifiques fauteuils en bois, côte à côte, à la place du vieux banc, face à la vue.

Alain la regarde avec un grand sourire, puis sort de son gros sac, deux coussins à déplier qu’il positionne sur les fauteuils.

Sur le dossier de gauche, un « J » brodé à la main, sur celui de droite, un « A ».

— C’est ça que tu manigançais ces jours-ci ?! demande-t-elle les yeux humides.

— Et regarde, j’ai fait des porte-gobelets et une petite tablette, pour ne plus rien renverser ! répond-il comme un gamin fier de lui.

Ce fut le meilleur café qu’ils burent en haut de cette colline… et le dernier.

Sur le chemin du retour, Josette trébucha, se cassa la cheville et ne put jamais plus remonter.

Elle partit à peine quelques années plus tard.

Le soir des funérailles, Alain remonta en haut de la colline et grava directement les lettres sur le dossier en bois.

Il partit dans son sommeil le soir même.

Les fauteuils sont toujours là, 35 ans après et nombreux sont les couples à avoir profité de la vue depuis.

Le maire a fait rajouter une petite plaque pour commémorer Alain et Josette, juste à côté des fauteuils.

Ce matin-là, un vieux couple d’habitués arrive pour s’asseoir.

Ils s’installent, posent leurs tasses dans les porte-gobelets et se versent un café.


— Regarde qui est là, annonce Maître Paul, en faisant entrer l’âme d’Alain dans le bureau.

— Bienvenue ! Justement, on voulait faire le point sur ton dossier d’incarnation ! répond l’apprenti, enthousiaste.

— Oh ben quelle coïncidence, dis donc ! Évidemment que ça tombe bien, c’est pour ça que je l’ai invité !

Tous les trois observent en silence la scène du vieux couple qui boit leur café.

— Alors que retiens-tu de cette incarnation ? demande maître Paul.

L’âme d’Alain repense à sa relation avec Josette et cette idée des fauteuils qu’il avait longtemps écartée.

— Ce que l’on crée dans la joie nous dépasse…

Et il sourit.

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4 réflexions au sujet de “Les fauteuils de la colline”

  1. Cette histoire est jolie et ta conclusion, magnifique, profonde, touchante « Ce que l’on crée dans la joie nous dépasse… ».
    Merci Jean-Philippe, c’est toujours une joie de te lire♥️

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  2. Toujours autant de simplicite et delicatesse. Des touches d humour et surtout des verites du coeur et de l’ame.
    Un vrai plaisir et une invite a soi
    Gratitue
    Dominique

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  3. J’aimerai bien que Maitre Paul et son apprenti se penche un peu sur mes problemes ça m’arrangerait bien.😅 je les aime bien tous les 2🙏

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  4. Cher Jean Philippe, j’ai encore une fois adoré cette belle histoire…oui il faut être à l’écoute de nos intuitions, je l’ai compris un peu tard ! mon mental faisait le pitre et me jouait des tours ! maintenant je suis très à l’écoute de ce que mon âme me murmure, merci merci merci à toi pour TOUT ce que tu fais,
    Josiane Girardin

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