Le pas qu’on n’ose pas faire

Gisèle fait la grimace… mais affiche aussitôt après un sourire.

Elle ne veut rien dire, de peur de décourager, voire de blesser son mari René.

La musique bat son plein dans la guinguette décorée pour l’occasion en cette soirée estivale.

Les couples dansent sur un vieux rock, un de ceux que tout le monde connaît et auquel personne ne peut résister.

Même pas son mari.

Gisèle l’a vu hésiter mais le battement du pied sur le sol l’a trahi.

Il avait envie de danser !

Elle s’était levée, lui avait tendu la main avec un sourire aimant.

— Je sais que tu en as envie ! lui avait-elle dit.

Il avait grommelé pour dissimuler un sourire et s’était levé, à la grande joie de sa femme.

Gisèle se pince les lèvres encore une fois dans un contrôle parfait de son visage pour ne rien laisser paraître.

Mais ses pieds ont bien senti.

Elle aimerait bien lui dire mais comment ?

Si seulement René pouvait comprendre qu’il se trompe de pas, le 5ᵉ, à chaque fois.

Et à chaque fois, les pieds de Gisèle lui rappellent…


Maître Paul est pris d’un fou rire qui laisse son apprenti perplexe.

À chaque fois que Paul reprend son souffle, il voit Gisèle faire la grimace et il repart de plus belle.

— Vous trouvez ça drôle ?! demande l’apprenti sceptique.

— Je te renvoie la question, tu ne trouves pas ça drôle ?! lui rétorque Maître Paul essayant de se retenir.

Le visage de l’apprenti reste impassible.

Maître Paul se résout à reprendre son souffle une bonne fois pour toutes.

— C’est juste que c’est quand même incroyable qu’on puisse choisir de souffrir en silence comme ça sans rien dire ! se défend Paul.

— Ça fait un moment que vous n’avez pas eu d’expérience humaine… peut-être devriez-vous faire un stage chez les humains à l’occasion ?! tacle l’apprenti.

Maître Paul lui jette un regard noir puis se reconcentre sur la scène de danse.


— Mais punaise, pourquoi ça coince à chaque fois au 4ᵉ pas, pense René, plus que jamais concentré sur la musique.

Il aimerait bien pouvoir regarder sa femme quand il danse, mais il est tellement concentré sur ses pas qu’il en oublie d’être présent. Il n’apprécie pas la musique non plus du coup.

C’est pour cette raison qu’il n’aime pas danser. Enfin si, il aime danser, mais il se trompe souvent, il le sait et… encore une fois, il marche sur le pied de sa femme. La pauvre, se dit-il.

Cette fois c’est trop, il en a marre de se tromper, il en a marre de marcher sur les pieds de Gisèle !

Il fait alors sa tête habituelle de grincheux pour bien montrer à sa femme qu’il arrête et s’en va retourner vers la table, la laissant en plan sur la piste.


— Alors… oui ce n’est pas gagné cette histoire ! dit maître Paul en faisant la moue, les mains sur les hanches.

— Ils veulent la même chose, pourquoi ils n’en parlent pas ?!

— Et c’est moi qui dois retourner faire un stage chez les humains ?! répond Maître Paul, ravi de ce retour de flamme. La peur de parler est quelque chose de très très très… présent, figure-toi, continue-t-il sur un ton plus pédagogue. En fait, ce n’est pas tant la peur de parler, mais la peur des conséquences s’ils parlent.

— Ils se font des films c’est ça ?

— Oui exactement : « Si je dis ça, il va dire ça, ou réagir comme ça, ou penser cela… ». Ils restent dans leur tête et se montent le bourrichon avec eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils aient suffisamment peur pour choisir de se taire pour longtemps.

— Bon alors… qu’est-ce qu’on fait pour Gisèle et René ? demande l’apprenti en se tournant vers la scène.

— Un coup de baguette magique ! lance maître Paul. Non, je plaisante ! Juste une pincée de courage dans le cœur de Gisèle comme elle a demandé, termine Maître Paul en frottant ses doigts délicatement au-dessus du couple.


Gisèle et René sont de retour à table.

Elle réfléchit à 53 formulations différentes dans sa tête et elle imagine 384 réactions possibles de son mari. Le silence devient pesant pour elle.

René évite le regard de sa femme, il ne veut pas admettre qu’il se trompe à chaque fois au 4ᵉ pas et cherche à comprendre son erreur. Il fait semblant de ne plus vouloir danser alors qu’il en a encore envie pourtant, et son pied le trahit malgré ses efforts pour le contrôler.

— Tu te trompes au 5ᵉ pas, à chaque fois, tu avances le pied gauche au lieu d’avancer le pied droit, lance Gisèle d’une traite, dans un élan spontané qui la surprend elle-même.

René la regarde d’abord éberlué puis reprend sa tête de grincheux.

— Mais non, tu dis n’importe quoi, c’est au 4ᵉ pas que j’ai un peu de mal… se défend-il, et de toute façon, je ne veux plus danser !

Il se lève d’un bond et se dirige… là où il peut.

Gisèle regrette aussitôt ses paroles maladroites et commence à imaginer tout ce qu’elle aurait pu dire à la place. Ce n’est pas faute d’avoir lu tout un tas de livres sur le sujet. Mais là, dans l’instant, ce qu’elle avait à dire est juste… sorti comme ça.

C’est avec des yeux humides qu’elle regarde son mari s’éloigner.


— Vous avez mal dosé la pincée de courage ? demande l’apprenti sur un ton sarcastique.

— Il ne faut pas se fier aux apparences, cher apprenti, répond Maître Paul sur un ton solennel et en pointant l’index vers le ciel. Si pendant longtemps, ils ont choisi de se taire, cela a créé un équilibre. Si un jour, l’un d’eux se réveille et commence à exprimer les choses, l’équilibre ne tient plus. Et pour passer d’un équilibre à un autre, il faut passer par un déséquilibre.

L’apprenti le regarde sceptique.

— Tu le fais tous les jours quand tu marches ! explique Maître Paul. Quand tu fais un pas en avant, tu passes bien d’un équilibre à un autre, en passant par un déséquilibre…

L’apprenti prend un moment pour comprendre.

— C’est pas faux, dit-il sobrement.

— « C’est pas faux, c’est pas faux…« , reprend Maître Paul, contente-toi d’observer, finit-il agacé, en montrant la scène.


René rumine en faisant les cent pas, hors de vue derrière un arbre.

— Le 5ᵉ pas ? mais non c’est le 4ᵉ où ça coince ! 1, 2, 3, 4, 5… Ah non… Attends, 1,2,3, 4… rhaaaa !

René fait les pas en suivant la musique et perd patience encore une fois.

Il lève les yeux et découvre par hasard un magnifique ciel étoilé.

Appuyé maintenant sur l’arbre, il calme sa respiration malgré lui.

Le rythme de la musique le ramène à ses pas.

Il retente.

— 1, 2, 3, 4, 5, 6… Ah punaise ! Oui, c’est le 5ᵉ où ça coince !

Il refait la séquence plusieurs fois jusqu’à là maîtriser.

Il y arrive bien maintenant et aimerait le montrer à sa femme pour retourner danser mais il ne s’est pas bien comporté avec elle, il le sait… à moitié.

Il ne veut pas admettre qu’il s’est trompé et qu’elle avait raison.

Une nouvelle chanson démarre.

C’est LE rock préféré de René.

Il veut aller danser mais peut-être que Gisèle ne veut plus, se dit-il.

Comment faire ?


— Une pincée de courage ? demande l’apprenti.

— Une pincée de courage, répond maître Paul.


René tend la main vers Gisèle, grincheux à l’extérieur, fébrile à l’intérieur.

— Viens, on va danser, dit-il sur un ton directif pour cacher son appréhension.

Gisèle reconnaît ce ton. Elle ne l’apprécie qu’à moitié mais elle commence à savoir ce que ça veut dire.

Elle se lève, n’arrivant pas à dissimuler un sourire, ce que ne manque pas de noter René.

Le couple se met à danser.

Une hésitation ou deux et les pas s’enchaînent sans erreur, sans effort. la danse devient fluide, agréable, joyeuse !

Gisèle est émue dans les bras de son mari, et lui sourit avec amour.

René cesse de compter ses pas et plonge enfin son regard dans les yeux de sa femme.

Il ne peut s’empêcher de sourire en retour.

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25 réflexions au sujet de “Le pas qu’on n’ose pas faire”

  1. Bonjour ! J’adore ces histoire, et je me plais à penser que les guides sont comme ça 😊 et s’amusent aussi…. Même si parfois, le temps semble long pour nous !
    Merci !

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  2. Merci Jean-Philippe pour cette histoire originale et aidante qui nous éclaire sur la psychologie des couples.
    Mélange de légèreté et de finesse avec de la pertinence dans ce double dialogue avec cette présence mystérieuse métaphysique du maître et de son apprenti… Incroyable et pourtant on y croit ! Et non seulement ça marche,
    mais ça danse !!!

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  3. Encore (svp) Jean-Philippe!
    Même en dehors des grandes vacances et de RTL (les plus anciens auront la réf 😅). Merci ☺️ de glisser sagesse et humour dans ces histoires qui pourraient paraître anecdotiques au 1er coup d’œil. Moi, elles me plaisent 😁

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  4. Encore, encore , encore !!♡
    Vos histoires me ravient , me font sourire dans le train du matin ou du soir selon les jours. C est toujours juste et pertinent. J adore imaginer les scenes du maître et de son élève . Merci !!!♡

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  5. Encore, Jean-Philippe !
    N’arrête pas, continue !
    Je te lis toujours avec plaisir et avec joie. Ces histoires courtes vont à l’essentiel. Pas besoin de grands discours. Merci pour ce joli rendez-vous auquel tu nous conviés !
    Patricia

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  6. Merci Jean Philippe pour ces belles histoires de guides dont tu sais au combien je les adore !
    As tu pensé à raconter des histoires sur les énergies qui viennent de la Terre, de la matière ?
    Belle journée

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  7. J’aime bcp tes histoires de maître Paul, en particulier celle ci, ça me rejoins d’autant plus que mon mari se nomme René et qu’on a vécu des choses semblables ça m’a émue.
    Continue avec «  Paul » et bravo pour ta plume Jean Philippe.
    Merci et bon w-e

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  8. Merci .
    Il faut quand même toujours faire attention à la manière dont on parle , marcher sur des oeufs n’est pas évident à tous moments.
    Merci pour votre histoire.

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  9. Merci Jean Philippe pour tes histoires, tu as tellement de créativité et d’imagination, je me dis chaque semaine en lisant tes articles riches en lessons de vie. ❤️
    Milles merci 😊

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  10. J’apprécie beaucoup ces histoires avec Maître Paul.
    Je pense que tous nous avons un Maître Paul au dessus de nos têtes à longueur de journée .

    Encore encore encore
    Merciiiiiiiii pour tout Jean Philippe
    💝🔥💦🌱🙏

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  11. Oui ! encore une belle histoire cher Jean Philippe qui illustre bien que nous avons toujours intérêt à dire les choses (calmement si possible…), cela engendre un déséquilibre temporaire, plus ou moins long… cela dépend des situations…mais pour un retour à l’équilibre il faut oser parler parfois en marchant sur des oeufs et surtout si, entre les oeufs, il y a des peaux de bananes ! Quelle imagination tu as ! j’ai la conviction que nous avons nos anges gardiens qui veillent sur nous, merci pour tout ce que tu nous apportes.
    Josiane Girardin

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  12. Bonsoir Jean Philippe
    Merci pour cette histoire que nous révèle t elle ? Gisèle préfère souffrir plutôt que d’avouer
    à son mari qu’il se trompe ,elle se laisse diriger par la peur ,peur de le blesser ,peur de sa réaction
    cette danse doit symboliser une synchronisation entre deux êtres ,vibrer ensemble
    le deuxième essai fut concluant car la vérité de Gisèle et l’honnêteté de son mari leur ont permis
    de vivre pleinement ce moment avec fluidité et amour.
    Merci .

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  13. J’adore Jean Philippe, continue, j’ai toujours un grand plaisir à les lire. Tes histoires me font rire parfois et tellement réelle dans notre dimension d’humains.
    Belle continuation dans tes écritures…

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  14. A moi aussi ça me fait du bien de les lire, je les adore ! Il y a toujours une petite leçon à la fin de chaque histoire ou un p’tit moment de réflexion et ça me fait sourire 😃 j’aime beaucoup ❤️merci Jean-Philippe de continuer ses petites surprises avec Maître Paul et son apprenti 🙏😃😃

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