Votre reflet a une question pour vous

Edith se rend à son prochain rendez-vous.

Vite, vite, vite, elle est en retard !

Elle se dépêche de monter les escaliers quatre à quatre et arrive devant la porte de son prochain rendez-vous.

– Bonjour Mme Dupré, vous allez bien aujourd’hui ? dit-elle d’une voix forte pour bien se faire entendre.

La vieille dame lui sourit et la fait rentrer.

Edith connaît la routine, elle n’a que 44 minutes pour faire à ce qu’elle à faire.

Elle essaie tant bien que mal de faire la conversation avec Mme Dupré mais sa liste de choses à faire est longue.

Elle fait notamment très attention au moment de préparer ses médicaments.

Mme Dupré la suit du regard depuis son fauteuil, à la fois en attente de quelque chose et résignée.

Edith regarde sa montre.

Si elle pouvait finir avec quelques minutes d’avance, elle aurait le temps d’aller à la boulangerie qu’elle aime bien avant que la circulation ne devienne difficile et que toutes les salades soient parties.

Sinon elle allait devoir courir au supermarché qui est bondé généralement, ce qui ne lui laisse que 10 minutes pour déjeuner.

Déjà cinq rendez-vous depuis 7h ce matin, son estomac commence à gargouiller sérieusement !

Edith s’active : hop hop hop !

– Au revoir, Mme Dupré, à demain !

Et elle file comme l’éclair dans les escaliers, claquant la porte derrière elle.

Mme Dupré soupire.


– J’ai vendu la dernière salade du chef à l’instant, je suis désolé, est-ce que je vous proposer autre chose ?

Edith est déçue. Un coup d’œil à sa montre pour garder le fil de sa journée et elle refile comme l’éclair.


– Bonjour Mr. Cheval, vous allez bien ?

– Bonjour Mme Bernard, vous allez bien aujourd’hui ?

– Bonjour Mme Gourrot, vous allez bien aujourd’hui ?

Les portes s’ouvrent et se referment.

Les routines s’enchaînent, toutes pareilles, toutes différentes.

Edith les connaît bien, elle les a bien préparées et optimisées.

Ni une, ni deux, elle regarde sa montre : 16h30.

– A demain ! dit-elle en fermant la porte derrière elle.

Elle s’assoit au volant de sa voiture, pose ses affaires sur le siège passager, prend le volant, insère la clé …

et s’arrête.


Le temps semble s’être figé.

Sa main tenant la clé, ne répond plus.

Sa respiration s’est apaisée, plus profonde.

Ses pensées continuent de tourner, occupées à préparer sa tournée du lendemain, les petites choses à changer dans les routines.

Edith les observe, comme des papillons dans le ciel, elle se voit faire ses tournées, les unes après les autres, jour après jour, indéfiniment comme un film qui tourne en boucle.

A quoi ça rime tout ça ? se demande-t-elle en regardant intérieurement le film.

– Oui, je te le demande, à quoi ça rime tout ça ? lui répond son reflet dans le rétroviseur. Qui crois-tu être tous les jours ?

Edith cesse de regarder le film.

– Quoi ? répond-t-elle machinalement puis elle continue, j’accompagne les personnes seules dans leurs besoins quotidiens.

– C’est une belle publicité, mais tu ne réponds pas à la question. Qui es-tu ?

Edith reconnaît bien là sa propre répartie, qu’elle apprécie moins quand c’est elle qui la reçoit …

– Je suis une aide à domicile.

Qui es-tu vraiment ? lui répond son reflet.

La question résonne comme si elle avait pris une profondeur infinie.

– Qui suis-je vraiment ? reprend Edith en relevant la tête pour regarder son reflet dans le miroir, comme si elle venait de comprendre le vrai sens de la question. Je suis une âme venue faire une expérience, continue Edith, se rappelant ses lectures inspirantes du soir.

– Et commence se passe ton expérience ?

– Je crois qu’on connaît toutes les deux la réponse à cette question …

Edith soupire. Ce n’est pas la vie qu’elle imaginait quand elle souhaitait apporter une présence aux personnes âgées isolées. Est-ce qu’elle s’était trompée de chemin ?

– Tu as émis l’intention d’être présente pour les personnes âgées, tu as donc choisi un contexte en conséquence pour vivre cela, celui d’être aide à domicile. Et ton expérience est différente de ce que tu imaginais. Pourquoi ?

Edith regarde son miroir en fronçant les sourcils.

Son reflet continue :

– Laisse-moi te raconter une histoire. Un papa souhaite passer du temps de qualité avec son petit garçon, il décide de l’emmener dans un parc d’attractions. Il choisit ainsi un contexte dans lequel il va pouvoir vivre son intention de passer du temps avec son fils.

Edith acquiesce de la tête.

– Bon, continue son reflet, le papa et son fils arrivent dans le parc, font un premier tour de manège puis commencent à faire la queue pour le second. L’attente se fait longue et le papa commence à râler sur cette attente parce qu’ils n’auront pas le temps de faire tous les manèges. Son expérience devient désagréable. Pourquoi ?

Edith commençait à se faire embarquer dans l’histoire et ne s’attendait pas à une interro surprise …

– Parce qu’il … a commencé à râler ? répond Edith peu convaincue.

– Parce qu’il a changé d’intention. Son intention n’est plus de passer du temps avec son fils mais elle est devenue de faire tous les manèges.

Edith reste songeuse. Son reflet continue :

– Le papa peut très bien passer du temps de qualité avec son fils dans une file d’attente, en discutant, en faisant des petits jeux, en se racontant des blagues, … Et son expérience serait agréable car elle correspondrait à son intention de départ. Le parc d’attraction n’est qu’un contexte parmi d’autres pour faire l’expérience de l’intention qu’il a posée : une balade en forêt, jouer au foot au parc, …

Le reflet termine :

– Le papa peut complètement transformer son expérience ins-tan-ta-né-ment en re-choisissant son intention de départ. Il est là, le pouvoir de création.

Edith réfléchit à sa propre situation.

– Donc si je comprends bien, mon intention a changé ?

– Ton intention d’origine est d’apporter une présence aux personnages isolées. Est-ce que chercher à cocher sur une liste toutes les choses à faire est la même intention ?

– Probablement pas, je leur parle à peine et à la fin de la journée après avoir fini toutes mes routines, j’ai l’impression de n’avoir rien fait, je me sens vide et inutile.

– Oui, ton cœur n’est pas nourri en satisfaisant ton mental.

– Il faut que je change de métier ?

– Ton métier est un contexte. Tu peux le garder ou le changer s’il ne te permet pas de faire l’expérience de ton intention. Ce qui compte c’est d’être au clair sur ton intention et de la garder ou bien d’en choisir une autre … en conscience !

TOC TOC TOC !

Edith sort de son rêve, une main toujours sur le volant et l’autre sur la clé prête à mettre le contact.

Elle tourne la tête vers la fenêtre.

Un monsieur souhaite lui parler. Elle baisse la vitre.

Vous avez choisi ? lui demande-t-il.

– Je vous demande pardon ? répond Edith, surprise.

– J’attendais pour votre place de stationnement, je venais voir quelle était votre intention, si vous aviez décidé de rester ou de partir ?

Edith tourne la tête et se voit sourire dans le rétroviseur.

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4 réflexions au sujet de “Votre reflet a une question pour vous”

  1. Bonjour Jean-Philippe,

    Merci pour ces belles histoires que j’appelle les Fables de Jean-Philippe. Je les lis avec joie et j’ai toujours hâte d’en recevoir une.

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  2. vous en avez de la chance ! j’ai plus goût à rien, j’erre dans ce monde !
    sans savoir ni où ni comment y aller, j’ai peur de tout dans ce monde effrayant.

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