« Je resterai debout »

Avril 2022 – Réalité possible …

Le théâtre est bondé.

Le comédien sur scène déroule son spectacle quand soudain les lumières se rallument.

Des policiers descendent dans les allées de chaque côté de la salle.

L’humoriste tente d’improviser une blague mais il est interrompu par :

« Contrôle des pass’ ! », annonce le chef de la brigade d’une voix puissante.

Le rire laisse la place à la tension.

Quelques murmures dans la salle, les gens commencent à chercher dans leurs manteaux, dans leurs vestes, dans leurs poches, le précieux sésame.

Les policiers se déploient et commencent à vérifier le pass de chaque personne.

La tension s’intensifie, certaines personnes s’impatientent, d’autres s’énervent, rapidement rabroués par les policiers. La plupart des spectateurs obéissent en silence.

Un policier demande à un jeune couple de se lever et d’attendre dans l’allée.

Une troisième puis une quatrième personne les rejoignent.

Les contrôles se terminent et une dizaine de personnes attendent désormais dans l’allée, dont un monsieur avec des bretelles.

A la surprise de ses collègues manifestement, le chef de la brigade les fait monter sur scène par le petit escalier sur le côté.

Quelques téléphones s’élèvent discrètement pour filmer la scène.

La tension monte encore d’un cran.

Le chef les fait s’aligner devant l’audience et annonce d’un air réjoui :

« Nous avons trouvé 10 personnes sans pass’, elles sont dangereuses pour vous ! »

Le silence est lourd dans la salle, tout le monde se tait.

Le chef de brigade crie alors : « à genoux ! ».

Les smartphones s’élèvent un peu plus pour mieux saisir la scène.

Les 9 premières personnes obéissent sans broncher, et commencent à s’agenouiller, se demandant bien ce qu’il est en train de se passer.

La 10ème personne, l’homme aux bretelles, reste immobile, toujours debout, droit comme un « i », le regard sur le fond de la salle.

« A genoux, j’ai dit ! », répète le chef de brigade, clairement énervé que l’homme n’obéisse pas.

Le climat est glacial dans la salle.

L’homme aux bretelles ne bouge pas d’un cil.

Le chef de brigade se dirige vers lui et se place juste à côté.

« A genoux, m’as-tu entendu ?! », répète encore le chef de brigade.

Tout le monde guette la réaction dans un silence absolu, les personnes dans le public, les policiers dans les allées, les personnes à genoux sur scène.

Tout le monde retient son souffle.

D’une voix calme et ferme, l’homme aux bretelles répond enfin, toujours le regard au loin :

« Je resterai debout. »

Le chef de brigade vire au rouge piment, à la fois surpris et outré qu’on ne respecte pas son autorité.

Il sort sa matraque, et la brandit devant le visage de l’homme aux bretelles :

« Si tu ne te mets pas à genoux, … »

Un policier s’élance dans l’escalier mais le chef lui fait signe de s’arrêter d’un geste de la main.

« Je resterai debout. », répète l’homme aux bretelles fermement, comme s’il finissait d’enfoncer un clou dans une planche.

L’espace d’un instant, tout semble pouvoir basculer dans le chaos mais soudain :

« Moi aussi », annonce une personne qui se lève dans la salle, à la surprise générale.

« Vous, on vous a rien demandé ! », s’emporte le chef de brigade en pointant sa matraque vers elle.

« Moi aussi, je resterai debout ! », annonce une deuxième personne dans le public en se levant.

« Moi aussi ! », « Moi aussi ! », …

Plusieurs personnes se lèvent petit à petit.

Une vague chaleureuse envahit la salle.

Les personnes sur scène se remettent debout une à une.

Le bruit des strapontins s’intensifie, après quelques instants, les trois quarts de la salle sont debout.

Le temps s’arrête.

Chacun est conscient de vivre un moment solennel.

L’homme aux bretelles se tourne doucement vers le chef de brigade et lui dit :

« J’ai ma conscience pour moi, je resterai debout. »

Le chef de brigade ne sait plus quoi répondre, sidéré par la situation.

Deux policiers le rejoignent calmement sur scène et l’invitent à les suivre dehors.

Les policiers partis, l’humoriste revient sur le devant de la scène, invite le public à s’asseoir et puis s’approche sur la pointe des pieds de l’homme aux bretelles, jouant l’intimidé :

« Euh .. si vous préférez rester debout ici jusqu’à la fin du spectacle, c’est ok pour moi, hein ! », dit-il avec un sourire complice.

L’homme aux bretelles lui sourit en retour.

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17 commentaires

  1. Bonjour Jean-Philippe, « le 10eme homme » me semble être à l ordre du jour actuellement. Bravo pour ce conte. Est ce bien un conte d ailleurs? Qui cessera en avril
    2022 avec l aide de Dieu? La lâcheté et la soumission des uns permet l émergence du courage des autres, qui auraient peut être ignoré ce trait de caractère, cette valeur, en eux, sans cela. Bonne journée à vous.
    Christine

  2. MERCI Jean-Philippe !
    pour ce texte très bien écrit et que j’ai lu avec grand intérêt.
    C’est vrai que je me demande si cette scène est réelle ou supposée.
    En tout cas, ça met les larmes aux yeux.

  3. Là tout de suite à l instant où j’écris, oui je « resterai aussi debout », ce serait un réflexe et ce serait facile, mais ce qui va venir derrière tout ceci un jour, ce sera le moment de pardonner aux uns et aux autres, j’appréhende le moment où je vais devoir pardonner au chef de brigade, comment l’ aimer , voilà un sacré défi pour moi.Lire votre site m’aide beaucoup dans cette réflexion et merci pour ce texte émouvant, fiction ou non importe peu, je n’aurais jamais imaginé pouvoir me projeter dans cette histoire un jour, mais je sais que tout est juste, courage avançons.Alice

  4. Bonjour, au fur et à mesure que je lisais ce texte j’avoue que je frémissais , inquiète forcément et j’ai vu la date et ouf réalisé …. je souhaite vivement que jamais nous vivions cette situation déjà tellement restreinte dans nos libertés restons lucides et ayons foi merci de votre présence

    1. Bonjour

      Moi aussi je croyais que cette histoire était vraie et là je me suis affolée!!!Je me dis :je rêve, où va t’on ?
      ….et après je vois la date!!!Ouf!!!En tout cas, ca fait du bien « je resterai debout »!!

    1. Bonjour.
      Merci.
      J’ai parfois des bretelles, toujours une ceinture, vous n’aurez pas ma haine, et je suis debout, à vos côtés, et maintenant, également en avril 2022…
      Belle soirée.
      Merci à nouveau.

  5. *** MERCI pour ce merveilleux texte ***
    Quel PLAISIR de voir votre lumière nous éclairer !
    Comme ça fait du bien de vous lire, après une journée tourmentée…

    Cette vision de moi, debout en bretelles, va éclairer ma route désormais :))
    J’ai une infinie gratitude envers l’univers qui m’a fait croiser votre chemin, vous êtes précieux !!!

    MERCI —-> mille mercis !
    * Prenez soin de vous également *

  6. Bonjour,
    Je n’aime pas trop cette histoire ou ce conte…
    Elle ridiculise tous les policiers…
    Cette histoire peut indirectement inciter à la révolte…
    Elle semble manipuler indirectement le lecteur.
    Nous vivons en société et dans la société beaucoup trop de gens ne pensent qu’à leurs droits
    et pas à leur devoirs et ils oublient aussi le respect de l’autre.
    Mais ce n’est qu’une histoire…..

    Je m’en remets aux accords toltèques:
    Que votre parole soit impeccable
    Quoiqu’il arrive n’en faites pas une affaire personnelle
    Ne faites pas de suppositions
    Faites toujours de votre mieux
    Soyez sceptique mais apprenez à écouter.

    Prenez soin de vous et si nous voulons voir la paix dans le monde, montrons l’exemple.

  7. oui, nous en sommes là…merci d’avoir publié cela, les gens de théâtre et d’art ne peuvent rester insensibles à ce qui se passe dans notre « démocratie », nous ne sommes pas très loin de la dé portation… sachons nous élever les uns AVEC les autres contre ces contrôles, et pas CONTRE nous même.. Merci

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