Edouard et le crapaud

Edouard ouvre la porte de sa nouvelle demeure.

Ca y est, il est propriétaire, c’est une nouvelle étape pour lui !

Il pose sa valise dans l’entrée et regarde la douce lumière illuminer les pièces du rez-de-chaussée.

Quel bonheur, quelle sérénité !

Il s’y sent bien, tout est juste, tout lui semble aligné et en phase avec son chemin de vie.

Les jours suivants, Edouard s’installe, quelques travaux ici et là, des meubles, de la déco, ni trop, ni trop peu.

Cette maison devient sienne, il y ajoute son énergie, son cœur, ses envies de toujours qu’il manifeste enfin dans un endroit à lui.


Les mois suivants, il en profite pleinement.

Il invite sa famille, ses amis, et crée ainsi ses premiers souvenirs dans sa maison.

Un jour de canicule l’été qui suit va tout faire basculer.

L’orage commence en milieu d’après-midi, la température est étouffante et la pluie est la bienvenue.

Les premières gouttes ont laissé rapidement la place à des trombes d’eau.

Edouard en profite pour vérifier la toiture, les gouttières et l’écoulement tout autour de sa maison.

C’est en revenant à l’intérieur qu’il découvre des traces sur le sol.

Au début, il croyait que c’était ses propres traces d’eau mais des bruits suspects lui ont fait comprendre qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la maison.

Prudent et curieux à la fois, Edouard commence à faire le tour des pièces, prêtant l’oreille au moindre bruit, bien difficile en plein orage !

Les bruits se répètent, il en est sûr, il y a quelqu’un d’autre dans la maison.

Perdant patience, il refait le tour des pièces encore plus vite !

Et là, il se retrouve nez à nez avec un énorme crapaud, aussi grand qu’un tabouret !

Edouard ne sait pas s’il peut être rassuré ou inquiet en voyant la taille de la bête.

L’animal le fixe du regard comme pour le défier.

Ce défi deviendra une guerre.


Edouard a tout essayé, de le faire bouger à coup de balai, en le poussant avec une chaise, l’animal est impossible à déloger, et s’échappe du moindre piège.

Il a même essayé de tout laisser ouvert plusieurs jours d’affilée espérant que l’animal partirait de lui-même.

En vain.

Il n’en dormait plus la nuit, mangeait à peine, n’arrivait plus à se concentrer au travail.

Edouard traversait des montagnes russes émotionnelles au point qu’il ne sentait plus chez lui, mais chez le crapaud !

A force d’essayer tout un tas de choses, Edouard réussit plus ou moins par hasard à faire descendre le crapaud à la cave !

La porte fermée, Edouard se sent soulagé.

Des mois de tension se libèrent d’un seul coup, Edouard fond en larmes.

La vie d’Edouard reprend presque un cours normal, il en a presque oublié la présence du crapaud à la cave.

De temps en temps, il entend un bruit, ou bien il doit descendre pour un problème de tuyauterie mais pour lui la cave est condamnée et il y met les pieds le moins possible.

Les mois et les années passent.

La maison commence à montrer quelques problèmes qui obligent Edouard à descendre à la cave régulièrement.

Lui qui avait commencé à oublier le crapaud, c’est plusieurs fois par semaine qu’il l’aperçoit en bas lors de ses allées et venues.

Il se demande comment il a pu survivre aussi longtemps là en-bas !

Pire, le crapaud semble avoir grandi, et est passé du statut d’ « inquiétant » à « effrayant » !

Edouard sent remonter tout un tas de vieilles émotions.

Il ose encore moins croiser le regard du crapaud.

D’autant plus, quand il prend conscience que le crapaud serait à l’origine des problèmes dans sa maison !

Tuyauterie, câbles, tout laisse à penser qu’en vivant en bas, il crée des dommages sur les installations.

Edouard n’en peut plus, il en a marre.


Un matin, au réveil, la décision est prise.

Il est temps de faire sortir le crapaud.

Edouard est déterminé.

Il ne lui veut aucun mal, mais sa maison, c’est sa maison.

Dehors les colocataires non-désirés !

Edouard passe des heures devant la porte de la cave, les mains sur les hanches à trouver une stratégie.

Pour commencer, pour que le crapaud sorte de là, il faut que la porte soit ouverte.

Il ouvre toutes les portes et décide de descendre.

Le crapaud est là dans un coin à le regarder, comme s’il l’attendait.

Edouard prend une chaise et s’asseoit à quelques mètres du crapaud, en silence.

Au début, il en tremble presque, une part de lui n’a qu’une seule envie, c’est de partir.

Une autre l’invite à rester là, face au crapaud.

Edouard observe le crapaud qui l’observe en retour.

Il se plonge dans le regard du crapaud, comme un défi, celui qui détourne le regard, perd.

Le jeu en devient si intense qu’Edouard se sent fusionner avec le crapaud, comme pour devenir un seul être.

Il observe la texture de sa peau, les différentes couleurs, les mouvements de respiration, les mouvements des yeux.

Il en arrive à se voir à travers lui, sur sa chaise, à le regader dans les yeux.

Il ressent ce qu’il ressent, il respire comme il respire.

Il sent l’émotion monter en lui, une grande tristesse l’envahit soudainement.

Il ferme les yeux et se met à pleurer, pleurer, pleurer …

Il plonge au plus profond de lui-même et se vide de toutes les larmes accumulées, refoulées, enfouies.

Et puis ce sentiment.

« C’est assez. »

Toujours les yeux fermés, il se lève doucement, remonte les escaliers, passe le pas de la porte et s’arrête. Il sent la chaleur du soleil sur sa peau.

Il prend une grande inspiration et disparaît dans la lumière du jour.

Edouard expire lentement en ouvrant les yeux.

Il est assis sur sa chaise à la cave.

Il regarde devant lui, le crapaud a disparu.

Il se sent apaisé, pose ses mains sur ses genoux pour s’étirer les bras et les jambes et prend une profonde respiration.

Il se lève doucement, remonte une par une les marches de l’escalier et se dirige vers le pas de porte de sa maison.

Il regarde au ciel et sent les rayons du soleil réchauffer son visage.

Il sourit.

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3 réflexions au sujet de “Edouard et le crapaud”

  1. Au fil de la vie, les crapauds se succèdent plus ou moins gros
    et on fini par ne plus avoir peur de leurs arrivées
    juste perplexes sur encore devoir retrousser les manches pour pratiquer le processus d’expulsion
    merci Jean Philippe

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  2. Cela fait des années que je pleure et essaye donc (inconsciemment) d’expulser des crapauds gros comme des buildings. Je pleure en lisant cette histoire, je pleure tous les jours, les larmes sont intarissables. Je n’en finirai jamais, j’en ai peur.
    Merci Jean Philippe.

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  3. Bonjour Jean philippe,
    Un magnifique conte que je viens de partager avec ma meilleure amie depuis 50 ans, plus jeune mais soeur jumelle dans la recherche de qui nous sommes. Tous les contes sont de petits bijoux qui nou poussent vers ?? Serons nous capable d’être ce que nous avons envie d’être. Merci pour tout ce cheminement.
    Bien besoin époux en très mauvaise santé, j’ai du reprendre la navigation hi (suis ancienne de la marine marchande belge pemière femme à voir reçu un vrai carnet de marins stewardesse en compagnie mon mari offcier radio).
    Un tout petit peu de moi ..
    Belle journée.
    Corialement
    Christine

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