L’arbre sur le rebord du monde

Je ne sens plus mes jambes, je suis à bout de force …

Mes poumons me brûlent.

Le terrain est rocailleux et monte de plus en plus.

Chaque foulée, je risque de trébucher et de tomber.

Si je tombe, c’est la fin, je vais me faire dévorer.

Elles gagnent du terrain.

Comment font-elles pour aller aussi vite ?!

Je n’en peux plus !

A chaque fois que je me retourne, je les vois à travers les arbres.

De grosses boules noires, la mâchoire ouverte, la bave aux lèvres, les yeux hagards, les dents acérées, … C’est une masse noire qui avance, puissante, bruyante, sans âme.

Elle lamine tout sur son passage, végétation, animaux, rocaille, …

Aucun moyen d’y échapper, une seule direction possible.

C’est une course en avant, sans fin, sans but, …

Combien de temps vais-je encore pouvoir tenir ?

L’air me manque, je sens les battements de mon cœur partout dans mon corps.

Je n’en peux plus … à quoi bon …

Ce ne serait pas plus simple de laisser tomber, de fermer les yeux et d’accepter cette destinée ?

Mes jambes continuent malgré mes pensées.

Il faut que je tienne !

J’aperçois la fin de la forêt, une vague d’espoir m’envahit à mesure que la lumière du jour éclaire un peu plus le chemin devant moi.

J’espère secrètement une issue, une forteresse, un refuge, un sauveur …

La forêt laisse la place à un espace dégagé devant moi, je me sens plus libre, avec plus de possibilités d’échapper à mon poursuivant.

Je me retourne.

Je suis saisi d’effroi.

La forêt cachait la taille de cette vague sombre.

La forêt n’est plus, elle est déchiquetée, écrasée, anéantie.

Et la vague s’étend à l’infini derrière moi, à gauche et à droite.

Le monde derrière moi n’existe plus.

Je parcours l’horizon devant moi à la recherche d’un refuge, d’un abri, d’une solution.

Les muscles de mes jambes brûlent, mon visage se crispe de douleurs.

Rien à perte de vue.

A part …

Mes yeux me jouent-ils des tours ?

Il me semble que l’espace au loin devant moi se rétrécit, à gauche et à droite comme si les bords du monde se rapprochaient.

Tout au fond, un arbre solitaire, fatigué et sans branches comme point de mire.

Dans ma course folle, je n’y avais pas prêté attention.

Le vent.

Le vent s’est intensifié brusquement.

Soudain sur ma droite, un changement de relief dévoile l’horizon et je découvre avec horreur des falaises !

J’aperçois la masse noire avancer vers l’océan au loin et j’observe avec effroi qu’elle se jette inéluctablement du bord de la falaise, inconsciente …

Je commence à pleurer, je sais ce qui m’attend mais je continue de courir.

Au loin devant moi, la falaise se rapproche.

L’océan magnifique se découvre devant moi, majestueux, la lumière du soleil scintillante sur les vagues au large.

Tenir jusqu’au bout, jusqu’au dernier souffle.

Tenir encore.

Quelques secondes encore et c’est le vide.

Un dernier coup d’œil sur la falaise à droite.

La masse noire a disparu au fond de l’eau.

Derrière c’est le désert, calme et vide.

Si seulement je pouvais trouver un moyen de laisser passer cette masse noire !

L’arbre au bord semble marquer la fin du monde.

Je le dépasse et je saute dans le vide.


La masse noire a complètement disparu au fond de l’eau.

Le bruit a laissé la place au silence.

Le vent emporte la poussière du paysage désolant.

Il ne reste plus grand-chose de l’arbre.

Le tronc est déchiqueté mais les racines ont tenu bon.

Ce ne sont plus mes jambes qui brûlent mais mes bras.

Accroché à l’une des racines de l’arbre qui dépassent sur le flanc de la falaise, je reprends mon souffle.

La masse noire m’est passée par-dessus la tête dans un vacarme assourdissant, une tornade de ténèbres apocalyptique.

Puis tout s’est tu.

J’ai senti la chaleur du soleil sur mon visage et j’ai rouvert les yeux.

Je crois que jamais je n’ai aimé autant le vide !

Je reste accroché ainsi quelques minutes.

Je prends appui sur une jambe pour me hisser mais je glisse.

Mes doigts crispés commencent à faiblir.

Remonter, il faut remonter !

Ma main droite glisse légèrement, et la racine rugueuse écorche mes doigts.

Je pince mes lèvres de douleur.

Je regarde en-dessous de moi.

Les vagues se fracassent avec force sur la paroi.

Impossible de sauter et de survivre à la chute.

Je ferme les yeux.

Je me parle intérieurement.

Tenir … remonter … trouver une solution …

« Besoin d’un coup de main ? ».

J’hésite, ne sachant pas s’il s’agit seulement d’une voix dans ma tête.

« Allez, venez, vous n’allez pas passer la nuit ici ! »

J’ouvre les yeux, relève la tête et je vois une main tendue vers moi.


Allongé par terre, appuyé sur mes coudes, mes muscles expriment pleinement leur douleur.

Je regarde le paysage désolant devant moi, à la fois triste et soulagé :

— Elles n’ont rien laissé derrière eux, tout est ravagé, détruit, meurtri.

— Mais elles sont parties pour de bon maintenant, depuis le temps qu’elles semaient la terreur et la désolation partout, leur faim les a menées à leur perte, me répond mon compagnon.

Je soupire.

— Tout ce temps on a cru qu’on pourrait les arrêter, les contenir, les faire changer …

— La seule issue, c’était qu’elles aillent au bout de leur folie destructrice et qu’elles se détruisent elles-mêmes, me répond-t-il.

J’interromps un long silence.

— Et maintenant ? On fait quoi ?

Il sourit.

— On reconstruit tiens !

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3 réflexions au sujet de “L’arbre sur le rebord du monde”

  1. Bonjour bon week end,
    Merci pour la falaise très belle..
    Merci dur dur la reconstruction après un vague très noire mais bon on redémarre.
    Christine

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