Coupure de courant et coupure de soi

Les prix de l’électricité ont subi une nouvelle hausse de 30% au cours des dernières 24 heures, le pays risque de subir des pénuries mais le gouvernement assure que l’approvisionnement sera assuré pour les populations …

TCHAC.

Elise soupire.

Encore une coupure de courant, c’est la troisième cette semaine.

Seulement là, il est 19h et il fait déjà nuit en ce mois de novembre.

Elise sort son téléphone de sa poche, regarde le niveau de batterie – 22% – et lance l’application « Torche » pour y voir plus clair.

Elle tente de remettre le courant au compteur mais rien ne se passe.

Elle regarde par la fenêtre, tout le quartier est dans le noir.

Elle se jette sur le canapé et fait défiler le flot infini de publications sur les réseaux sociaux pour faire passer le temps, en attendant que ça revienne.

Elle en oublie presque la coupure de courant, assise sur le canapé, dans le noir, le visage éclairé par son téléphone.

TOC TOC TOC.

Elise sursaute.

Personne ne toque jamais à sa porte.

Elle rallume la torche sur son téléphone, surveille le niveau de batterie – 11% – et se dirige vers la porte.

Elle aperçoit par la fenêtre une petite silhouette et de la lumière.

— Bonsoir Elise, je venais m’assurer que vous alliez bien et que vous aviez tout ce qu’il vous faut ?

C’était la jeune retraitée d’à côté, une veste en laine sur les épaules, une bougie à la main.

Elise ressent un petit peu de culpabilité un bref instant, se disant que c’était peut-être à elle d’aller voir la voisine pour savoir si ça allait …

— Oui, merci beaucoup, tout va bien, je pense de toute façon que ça va revenir d’un moment à l’autre.

— Tant mieux, tant mieux, continue la voisine, mais vous savez, j’ai eu mon fils au téléphone, il travaille pour la compagnie d’électricité et il m’a dit que la coupure durerait jusqu’à demain matin au moins, …

Elise est surprise et frustrée.

— Ils avaient pourtant dit aux informations qu’il n’y aurait pas de coupure prolongée et que tout serait mis en oeuvre pour assurer l’approvisionnement de la population, disait Elise en répétant l’annonce du présentateur à la télévision.

— Parce que vous croyez encore ce qu’on vous dit à la télé ? la coupa sa voisine gentiment.

Elise jette un œil sur son téléphone et cherche à en savoir plus sur le site officiel mais aucune mention.

— Je vous ai apporté une bougie au cas où, continue la voisine en lui tendant une bougie toute neuve.

Dans le doute, Elise la prend.

— Vous savez si Mme Clément en face a des bougies ? Je vais peut-être lui en apporter, continue la voisine sans attendre.

— Non aucune idée, répond Elise.

— Bon très bien, je vais aller la voir, prenez soin de vous, bonne soirée ! termine la voisine en se dirigeant vers la maison d’en face.

Elise referme la porte et pose la bougie sur la table avant de se jeter dans le canapé.


Voilà plus d’une demi-heure qu’Elise cherche des infos sur son téléphone sur la coupure d’électricité mais sans succès. Elle a envoyé quelques messages à gauche, à droite pour se plaindre à ses amies mais pas de réponse.

Soudain, son téléphone affiche un message d’avertissement : Le niveau de batterie du téléphone a atteint le seuil critique, merci de recharger votre téléphone !

Elise peste sur son canapé, impuissante alors que son téléphone s’éteint sous ses yeux.

Elle se retrouve désormais dans le noir.

Elle prend conscience qu’elle a faim et soif.

Elle repense à la bougie posée sur la table.

Elle se lève, et tant bien que mal atteint la table, après avoir cogné la moitié de ses meubles au passage.

Comment peut-elle être aussi peu connaître l’intérieur de sa maison ?! grommelle-t-elle.

La bougie en main, un doute soudain l’envahit.

A-t-elle de quoi l’allumer ?


Elise a l’impression d’être dans une émission de télé-réalité où elle doit survivre sur une île déserte.

Dans le noir et dans le froid, elle a dû sortir de chez elle, traverser le jardin, marcher dans la rue à tâtons jusqu’à la maison de sa voisine, s’égratigner sur ses rosiers, trébucher sur ses marches et renverser deux nains de jardin.

Heureusement, des lueurs à l’intérieur de la maison lui permettaient de se diriger, à peu près …

Au moment de toquer à la porte, elle entend de grands éclats de rire.

C’est la voisine de tout à l’heure qui lui ouvre.

— Elise ! Est-ce que tout va bien ? demande-t-elle un grand sourire aux lèvres.

— Je suis désolée de vous déranger mais je n’ai rien pour allumer …

— Entrez, entrez, interrompt la petite mamie en lui montrant la salle à manger où sont attablées une demi-douzaine de personnes. On est en train de prendre un petit apéro, lui dit-elle en faisant un clin d’œil, j’ai un petit jus de pommes maison si vous voulez, vous m’en direz des nouvelles !

Elise découvre une grande table en bois avec de beaux bougeoirs et la lueur des bougies qui éclaire des visages souriants tout autour. A en voir le visage de certains invités, l’apéro a déjà bien commencé.

C’est le mari de la voisine qui l’accueille à table en lui montrant une chaise vide.

— C’est la jeune voisine d’à côté, dit-il à ses convives en enchaînant avec les présentations. Vous prendrez bien un petit quelque chose ? Lui demande-t-il chaleureusement.


Cette coupure d’électricité aura duré 3 jours.

Les suivantes au moins 2 jours consécutifs, au moins une fois par semaine et ainsi de suite tout l’hiver.

Toute l’activité du pays a été perturbée.

Les trains étaient à l’arrêt, les réseaux de bus électriques de la ville interrompus, les coupures internet étaient fréquentes.

Tout le voisinage s’était organisé avec comme quartier général la maison de la voisine.

Pendant les coupures, les repas étaient pris en commun, et des « soirées pyjamas » – comme sa voisine aimait les appeler – étaient organisées, où les voisins se regroupaient pour les nuits dans les maisons qui avaient du chauffage. Chacun mettait à contribution ses ressources et étonnamment personne ne ressentait les pénuries.

Elise avait eu du mal au début à s’adapter, tellement habituée à sa vie numérique mais par la force des choses, elle avait arrêté de regarder la télévision et de passer du temps sur internet sur son téléphone et son ordinateur.

Au début, elle a eu une sensation de manque, comme une droguée qui n’avait pas sa dose quotidienne. Elle s’ennuyait dans ce monde déconnecté. Dès que le courant revenait, elle essayait de rattraper le temps perdu mais sa frustration grandissait à chaque nouvelle coupure, ne sachant pas combien de temps ça allait durer.

Et puis quelque chose a lâché en elle. Elle n’avait plus besoin de « savoir », de suivre « l’actualité », d’être « connectée ».

La seule connexion au monde passait par ceux qui pouvaient et devaient continuer à maintenir les services essentiels, autorisés par le gouvernement. Ce sont eux qui rapportaient les nouvelles.

Malgré les circonstances, Elise se sentait moins stressée, plus détendue, plus connectée aux autres dans le monde réel.

Elle avait re-découvert le goût de la conversation, de « parler vrai » comme disait son voisin. Pendant ses longues discussions en préparant à manger avec la voisine, elle avait partagé des choses qu’elles n’avaient jamais dit à personne, à sa grande surprise. Des larmes ponctuaient parfois ces conversations et des étreintes les terminaient très souvent.

Elise s’était remise à lire des livres en papier (!), elle lisait également des histoires aux enfants le soir au lieu de regarder la télé et avait même repris le dessin.

Parfois, pendant les fameuses soirées pyjamas, elle se mettait dans un coin et dessinait la scène.

Pour l’anniversaire de sa voisine, elle lui avait offert un dessin de la soirée de Noël où les convives jouaient aux cartes à la lueur des bougies. Sa voisine en avait été tout émue et l’avait encadré et posé au-dessus de la cheminée.

Elise avait ressenti une telle joie en voyant la réaction de sa voisine à ce moment-là, une telle chaleur dans son cœur, qu’elle en avait pleuré, comme si elle rentrait enfin chez elle après des années d’absence.

Elise s’était découverte une nouvelle famille, à deux pas de chez elle mais surtout elle s’était réveillée à elle-même.

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9 réflexions au sujet de “Coupure de courant et coupure de soi”

  1. Bonjour Jean Philippe, j habite une résidence de 2 immeubles dans un grand jardin avec grands arbres, pelouses, fleurs, arbustes. Bref, sympa. Lors du 1er confinement certains copro ont lancé la rumeur que certaines pelouses étaient interdites d accès dans le règlement de copro. On apprendra plus tard que c était faux, juste pour avoir la paix et éviter le bruit des enfants. Les quelques voisins, dont moi, qui se retrouvaient dans le jardin, le bois de Vincennes étant interdit d accès, après quelques mois d échanges, plus personne ne se parlait. Bizarre. Lorsque je croisais ces personnes elles avaient l air gênées. Un monsieur âgé est mort chez lui et on l a découvert 2 jours après. Tout au fond de moi, ou mon âme peut être, veux encore croire que votre histoire « à dormir debout » (pardon !!) pourrait encore arriver, mais vraiment j ai du mal à y croire. Qui pourrait croire que pareille histoire puisse encore se produire en France actuellement.
    Bonne journée

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    • Christine, j’entends bien votre désarroi et je le conçois très bien.
      La question aujourd’hui, c’est quelle « histoire » on veut nourrir tous ensemble ? Et oui c’est en faisant appel à ce qui est tout au fond de soi, qu’on fera le meilleur choix.
      Dans l’histoire que je partage, on peut s’identifier à Elise mais aussi à la voisine …
      Prenez soin de vous et gardez la foi.

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  2. Merci Jean-Philippe d’apporter toujours « du grain à moudre » au moulin de notre réflexion. C’est toujours un plaisir de te lire… et je m’aperçois que je ne te l’ai jamais écrit. 🙏🙏🙏

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  3. Quand j’ai terminé de lire ce texte je me retrouvais dans la dame qui est allée porter des bougies, car je n’ai pas de téléphone intelligent comme les personnes disent. En fait j’ai un téléphone qui est branché à une prise de courant, et lorsque les personnes le découvrent elles me regardent comme si j’étais un extra terrestre. Et moi je me dis: mes parents ont vécu comme cela et c’était beaucoup mieux, au moins les personnes se parlaient et ne restaient pas dans un coin à fixer et pitonner leur téléphone.

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    • Le téléphone « intelligent » ne reste qu’un outil, tout dépend de ce que l’on en fait. Même si force est de constater aujourd’hui que l’outil est devenu plus un maître qu’un serviteur …

      Avant le téléphone, on allait toquer chez le voisin. La génération d’avant encore condamnait peut-être autant l’arrivée du téléphone branché sur le mur que nous condamnons le téléphone intelligent aujourd’hui.

      Pour les plus jeunes générations, le smartphone est la « normalité ».

      D’où l’importance de montrer un autre chemin, en toute bienveillance, pour montrer qu’un choix existe.

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  4. Elle est belle ton histoire, Jean-Philippe, j’en ai pleuré d’emotion. Ça risque bien de se dérouler comme tu le décris dans ta nouvelle.
    Je me retrouve en Elise, mais je ne trouve pas les voisins.
    Merci pour ces belles histoires que tu prends le temps d’imaginer.

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