
Il est à peine 11h du matin, je marche laborieusement sur ce chemin rocailleux typique des films de Western et je transpire déjà à grosses gouttes.
Je suis en train d’avoir une prise de conscience majeure, mais pour l’instant seul mon corps le sait !
Nous sommes aux abords d’un ranch en Californie au mois d’octobre, je participe à un stage expérientiel où les prises de conscience se font par … l’expérience, oui !
L’épreuve de ce matin consiste à emporter un haut de la montagne en face de nous, un ensemble de choses telles que des briques, des piquets, des petits drapeaux pour construire au sommet une sorte de mini-temple.
Notre guide porte un chapeau de cowboy et vu le soleil qui tape déjà fort, je comprends clairement l’intérêt au-delà du cliché.
Plusieurs règles viennent encadrer cette épreuve, notamment :
- Le groupe de trente personnes doit avancer tous ensemble jusqu’en haut
- Les personnes sont regroupées deux par deux, il faudra rester à moins de deux mètres l’un de l’autre pendant toute l’épreuve
- Cette dernière est chronométrée, nous devons être impérativement de retour dans 3 heures maximum, sommet atteint ou pas.
Le groupe s’organise, on distribue notamment les éléments à emporter en haut de la montagne.
Je propose de prendre deux briques dans mon sac à dos. Je ne me rends pas compte que c’est peut-être déjà trop, mais il y a beaucoup à emporter, et je veux faire ma part.
Le guide lance le compte à rebours et nous sommes partis.
Je me rends rapidement compte que je n’aurais pas le même rythme que ma partenaire, elle semble déjà essoufflée après 10 minutes de marche.
Je ralentis pour me mettre à son niveau et on commence à discuter.
Moi aussi, je commence à transpirer, je sens déjà le poids des deux briques dans mon dos.
Au bout d’une heure, ma partenaire semble vraiment en galère, on s’arrête régulièrement pour faire une pause, ralentissant de ce fait tout le groupe.
Je découvre à ce moment-là qu’elle porte une brique, et je lui propose de la soulager et de la prendre.
Je me retrouve donc avec trois briques dans le sac à dos.
Je tâche de boire régulièrement mais cela semble directement sortir de ma peau à mesure que je m’hydrate ! Au moins, ça fait du poids en moins à porter !
L’heure tourne et le stress monte dans le groupe, nous ne sommes pas arrivés au sommet encore et la moitié du temps est déjà écoulée.
On décide de redistribuer le matériel pour aller plus vite et je récupère une brique de plus d’un participant qui en a marre.
Nous discutons de la stratégie à ce stade alors que nous marchons d’un pas accéléré.
- Rebrousser chemin pour revenir dans les temps mais sans construire le mini-temple ?
- Pousser jusqu’en haut pour construire le mini-temple quand même et arriver en retard ?
- Couper le groupe en deux, les plus lents commencent à redescendre, les plus rapides poussent jusqu’en haut ?
La discussion allait bon train et tournait autour du débat : respecter les règles et échouer ou ne pas respecter les règles et réussir.
On devinait déjà certaines leçons que nous allions recevoir au moment du débriefing avec le guide … mais j’étais encore loin de me douter de celle qui allait être importante pour moi.
La décision est prise, sans unanimité, un petit groupe montera en haut tandis que le reste entame la redescente.
Il n’y avait pas d’hésitation avec ma partenaire, c’était la redescente.
Je ressens un certain soulagement de ne pas avoir à continuer jusqu’en haut.
Et en même temps, je me rends compte qu’au lieu de laisser les briques en haut comme prévu, j’allais devoir redescendre avec !
Elles me font désormais un mal de chien, je n’arrive plus à les empêcher de rebondir en maintenant droits mon sac à dos et ma posture. Je suis concentré sur mon rythme, oubliant presque ma partenaire.
Je sens mon visage se crisper de plus en plus sous l’effet de la fatigue à mesure qu’on redescend.
Chaque pas devient la source d’une douleur intense qui traverse tout mon corps et quand on arrive enfin en bas, de retour au point de départ, je lâche quelques larmes d’épuisement.
Je pose mon sac à dos et m’allonge doucement par terre en poussant un râle de soulagement, partagé par certains compagnons de route.
Le guide attend que tout le monde revienne et s’assure que chacun ait de l’eau.
Il commence son débriefing et demande comment ça s’est passé, ce qui a été décidé, comment et pourquoi.
J’écoute de loin, essayant de trouver une position confortable pour mon dos.
Le guide met en évidence certains comportements, certains ont en effet changer de partenaire en cours de route, un petit groupe est parti tout seul devant, enfreignant une autre règle.
— Parlons maintenant du matériel et notamment des briques ! continue le guide en parcourant du regard le groupe.
Mon attention revient à 100% sur le guide.
Il demande qui a porté des briques au début.
Je lève la main timidement, et je regarde autour de moi les quelques personnes qui portaient aussi des briques. Il n’y en avait pas tant que ça curieusement.
Il demande ensuite qui a porté des briques à la fin.
Je laisse ma main en l’air et je découvre qu’on est moins de la moitié du départ à en avoir portées !
— Cela veut dire que vous avez récupéré et porté les briques des autres sur le chemin, n’est-ce-pas ?
J’opine de la tête, trop fatigué pour parler mais surtout m’attendant à un autre commentaire qui arriva aussi sec :
— Est-ce que vous faites ça dans la vie aussi ? avec votre partenaire, avec votre famille, avec vos amis, avec vos collègues ? Est-ce que vous récupérez les poids des autres pour les soulager quitte à devoir souffrir vous-même à leur place ?
…
Je suis sous le choc.
Le guide doit le voir à ma bouche grande ouverte et à mes yeux comme fixés sur ses paroles qui flotteraient dans l’air.
Il me lance un regard à la fois dur et rempli de compassion tout en restant silencieux quelques instants.
Je déglutis difficilement et je m’étale par terre comme mis à ko par cette prise de conscience.
— Tous les comportements que vous avez eus là pendant cette épreuve, ne vous trompez pas, vous les avez très certainement dans votre vie de tous les jours. L’intention n’est pas de les pointer du doigt pour vous le reprocher, mais de vous en faire prendre conscience pour pouvoir choisir à nouveau, en conscience cette fois.
Je me perds dans le bleu magnifique du ciel.
Tout mon corps me fait mal.
J’essaie de respirer profondément comme pour mieux digérer cette prise de conscience même si je sais déjà que je la retiendrais longtemps.
— Ce n’est pas fini, j’ai une autre question pour vous ! continue le guide prêt à enfoncer le clou.
Je me dis à ce moment-là que de toute façon, j’ai eu ma prise de conscience de la journée, de la semaine, peut-être même du mois !
Mais je me relève pour mieux écouter sans me douter d’un double effet « kiss cool » ou « double-tap » imminent :
— Pourquoi ne pas les avoir posées sur le bord de la route pendant la re-descente, ces lourdes briques ? Il n’y avait pas de règle qui disait qu’il fallait les rapporter en bas. Pourquoi vous êtes-vous infligés cela ? … Je vous laisse réfléchir à ça.
Mon visage se fige à nouveau, la bouche ouverte.
Je tourne la tête vers un autre « porteur de briques », on se regarde intensément, comme frappé en même temps par un éclair de conscience.
Et on éclate de rire.
Cette épreuve m’aura marqué il y a 10 ans.
Peut-être résonne-t-elle pour vous d’une manière ou d’une autre ?
Je vous laisse réfléchir à ça …

Éclaireur
Éclaireur de chemin, j’apporte de la lumière sur notre expérience de vie pour toujours plus de conscience sur nos pensées, sur notre cheminement, sur qui nous sommes vraiment.
(pour en savoir plus sur mon cheminement, lire qui suis-je ?)






Cela me parle tellement.
Je me charge souvent des problèmes des autres et me coupe en 4 pour les aider.
Par contre,j ai auprès de moi quelques amies qui me soutiennent et quand j en ai besoin sont là prêtes à m aider ou me soutenir.
Je revtiens qu il faut s alléger et ne pas vouloir suivre à la lettre les règles établies au point de se faire souffrir.
Merci
ah oui, ça résonne, mais maintenant que je prends de l’âge, je me simplifie la vie …
Merci pour cet excellent partage !
C’est une véritable prise de conscience pour moi également…
Néanmoins, je me rends compte que je viens de commencer à déposer les briques qui devenaient trop lourdes pour moi 🙏
Merci beaucoup pour ces pensées quotidiennes et la publication du vendredi ❤️
merci Jean Philippe de ce magnifique partage, car clairement j’ai été touchée, sans avoir fait l’expérience…
merci de l’avoir fait pour nous.
L’attitude de porter les briques d’autrui est souvent issus de l’éducation que l’on a reçu où l’on DOIT aider les autres quand ils sont dans la difficulté. Si on ne le fais pas il découle souvent le sentiment de culpabilité de ne pas avoir aider.
Aujourd’hui, avec le recul et l’expérience que m’apporte la vie, je me donne le choix de porter ou non les briques d’autrui, surtout quand les miennes sont déjà bien assez lourdes. Le comportement de Sauveur invétéré a fait son temps, je commence à savoir maintenant où sont mes limites.
Merci Jean Philippe, bien sûr que cela résonne pour moi, j’ai tellement voulu aider les autres, particulièrement mon fils…que j’ai failli en mourir…j’ai compris la leçon, votre expérience des briques tombe à point ce jour de Vendredi Saint, il n’y a pas de hasard…c’est Dieu qui a voyagé incognito grâce à vous…gratitude infinie,
Josiane Girardin
géniale cette histoire ,combien de fois nous portons des choses qui ne nous appartiennent pas ,supposément pour le bien de l autre en s oubliant ,merci
exCELlent/ CE qui EST fait = Fait/ merciS
Merci Jean Philippe d’avoir levé le voile sur mon problème..Depuis tres longtemps je porte moi aussi les lourdes briques des autres. Je comprends enfin mieux comment m’alléger et prends conscience de mon manque d’humilité . Pour tout cela, merci merci
Percutant !
Cette histoire montre combien on se juge soi-même, sur ce qu’il est bon de faire ou pas … L’image qu’on se fait de soi et de celle que lon suppose que l’on renvoie…
La question que cette histoire évoque en moi, fait-on vraiment les choses pour soi ou pour les autres ?
Merci Jean-Philippe pour ton partage et cette prise de conscience
On porte un surplus de tout et on se demande pourquoi c’est si lourd la vie!
Merci pour l’épreuve de la montagne, selon les circonstances combien de fois
je suis restée à partager à prendre sur moi le poids de difficultés et n’arrivais pas à me libérer , Je vais garder au fond de moi qu’il y à autre chose à faire être moi sans blesser l autre . et savoir que tout est bien ainsi.
Merci de tout coeur de votre aide généreuse , merci d’être le guide messager du ciel . Jean Philippe merci d être.