La mission de vie du livreur de pizza

La mission de vie du livreur de pizzas

Le choc est d’une violence inouïe.

La moto vole en éclats.

Jérôme meurt sur le coup.

Bernard écrase les freins mais il est bien sûr trop tard.

Le destin de plus d’une personne vient de changer.


La nouvelle fait le tour du village non loin de là, dès le lendemain matin.

Tout le marché en parle même si personne ne connaissait Jérôme personnellement.

« Il paraît qu’il avait seulement 19 ans, que c’est triste !».

« Il est mort sur le coup, paraît-il, au moins il n’a pas souffert …».

« Mon dieu, ce que la vie est courte ! ».

« Et le chauffeur du camion, vous pensez au chauffeur du camion ce qu’il doit vivre, je n’aimerais pas être à sa place ».

Des larmes sur les visages, des embrassades, des paroles réconfortantes, chacun et chacune offre du soutien à l’un ou à l’autre.

La nouvelle se répand de village en village, de hameau en hameau, de conversation en conversation.

Ingrid, notamment, revient du marché avec ses courses et prend sa fille aînée de 17 ans dans ses bras, sans même enlever son manteau.

« Je suis désolé pour notre dispute hier soir, je t’aime fort tu sais, je veux que tu sois heureuse, profite de la vie ! ».

« Qu’est-ce qui se passe encore ?! », demande l’ado bien contente quand même d’avoir un câlin.

Gérard, boucher au marché, rentre également chez lui, un peu perturbé par la nouvelle sans vraiment comprendre.

Il se sert un verre et retrouve son fils dans l’atelier de l’autre côté de la cour.

« Qu’est-ce que tu fabriques encore ? », dit-il de son ton bourru habituel.

Le fils se galère avec une machine.

« Attends, attends, laisse-moi faire ! », interrompt son père.

Après deux heures passées ensemble, père et fils réussissent à réparer la machine.

Ils quittent l’atelier côte-à-côte.

Sur le chemin du retour, Gérard, dans un élan spontané, pose sa main sur l’épaule de son fils et sans le regarder lui dit pour la première fois : « Je suis fier de toi, fiston ».


« Tu m’avais fait promettre de ne pas prendre de drogues, d’alcool et surtout de m’éloigner des mauvais garçons ! ».

Quelques rires pudiques s’élèvent dans l’audience.

L’église est pleine pour les funérailles suite à l’annonce dans le journal.

Les témoignages ont été nombreux.

C’est la sœur de Jérôme, Emma, qui achève la cérémonie avec son témoignage :

« Mais tu m’as surtout fait promettre d’être heureuse dans la vie, d’être curieuse, de créer de la joie pour moi-même et pour les autres. »

« Tu m’as dit : « Tu es une artiste, ta vie t’appartient, alors fais-en une œuvre d’art ! » ».

« Je ne t’avais pas compris … jusqu’à ce que ce tu nous quittes. »

« Tu étais mon plus grand fan, mon guide, mon ange-gardien ».

« Merci d’avoir été mon frère. »

Emma se tourne vers le cercueil, pose une main dessus et ferme les yeux.


Les cinq amis marchent le long de la rivière.

Kévin desserre sa cravate.

« Put****, je croyais que les enterrements c’était que pour les vieux ! », grommelle-t-il la voix tremblante.

« Tu l’as dit, ça fait ch*** », répond Loïc en feignant la colère.

S’ensuit un silence pesant.

C’est Géraldine qui libère la tension et craque.

« Il va me manquer », dit-elle en commençant à pleurer.

Kévin s’arrête et la prend maladroitement dans ses bras.

Des larmes coulent sur les joues des autres compagnons.

Kévin ouvre un bras pour accueillir les autres et pour former un cercle.

Ils posent leurs têtes les unes contre les autres pour un moment de communion.

« C’était un sacré mec », lâche Loïc.

« Un vrai clown tu veux dire », continue Kévin pour détendre l’atmosphère.

« Une belle âme », conclut Géraldine.


« Ils étaient encore effondrés mais ils tiennent bon. Emma est repartie chez elle. », dit Sophie.

« Tu m’étonnes qu’ils sont effondrés, ça ne fait que deux semaines.», répond Patrick doucement.

Sophie enlève son manteau et ses chaussures.

« Carole n’avait jamais vu son mari Roger pleurer, c’est la première fois qu’il s’ouvre autant, m’a-t-elle dit. Je crois que cet événement les rapproche, ils prennent soin l’un de l’autre plus que jamais. ».

« Perdre un enfant, c’est contre-nature, personne ne devrait avoir à vivre ça  ! », lui répond Patrick en baissant les yeux.

Sophie s’approche tendrement.

« Et pourtant tu l’as vécu et Dieu sait que tu en as fait du chemin depuis, mon chéri. ».

« Un burn-out, un divorce, quel chemin merveilleux ! », lui répond cyniquement Patrick.

« Mais je t’ai vu devenir la belle personne que tu es aujourd’hui  …», lui dit Sophie en prenant le visage de son compagnon dans ses mains.

Patrick se met à pleurer en silence, les yeux toujours baissés.

Sophie lui embrasse le front tendrement.

Un moment passe.

Patrick prend une profonde respiration et relève la tête.

« C’est la période où j’avais besoin de vider mon sac. Je vais proposer à Roger d’aller marcher en forêt dimanche pour qu’il puisse vider le sien, ça soulagera peut-être un peu Carole. »

Sophie le regarde chercher son téléphone avec amour.


Le visage de Bernard est marqué depuis l’accident.

On lui donne 10 ans de plus en 3 mois à peine.

Il n’est plus le même.

Mais il est décidé.

Sa sœur l’accompagne.

Cela fait des mois qu’il veut le faire sans avoir trouvé le courage.

Ils descendent de la voiture, s’approchent de la porte et sonnent.

Le cœur de Bernard bat à toute vitesse.

Sa sœur lui tient le bras, comme si elle était la perfusion qui le maintenait debout.

Une femme brune ouvre la porte et quand elle voit Bernard, ses yeux se remplissent de larmes.

« Bonjour Carole, j’ai.. j’aimerais vous dire quelques mots, s’il vous plaît », bégaie Bernard.

En silence, ils entrent et s’attablent autour d’une tasse de thé.

« Je ne peux qu’imaginer la douleur que vous ressentez en tant que mère … », commence Bernard difficilement.

Carole écoute en silence Bernard pendant de longues minutes.

« Il avait la vie devant lui, la mienne est derrière moi, je serai prêt à tout pour lui donner ma place … je vous demande pardon ! », conclut Bernard en sanglotant.

Carole pleure longuement avec lui.

Elle finit par lui prendre la main à la grande surprise de Bernard et lui dit avec beaucoup d’amour :

« Jérôme est à sa place et vous à la vôtre, continuez en paix sur votre chemin. »


3 mois plus tôt.

Jérôme regarde son téléphone.

« Merde ! », lâche-t-il lorsqu’il découvre qu’il est en retard pour la pizzeria.

« Je file ! », dit-il à ses parents qui préparent à dîner.

Il attrape son casque, sort sous la pluie battante, enfourche sa moto et allume le moteur.

Par chance, la route est presque déserte.

Entre le rideau de pluie, l’obscurité, le brouillard et le froid, Jérôme fait de son mieux pour rester concentré.

Au loin, un véhicule approche en sens inverse, pleins phares.

Jérôme s’attend à ce que le conducteur bascule sur les feux de croisement d’un moment à l’autre.

Rien.

Toujours rien.

Ils se croisent.

Jérôme est obligé de détourner le regard pour ne pas être ébloui.

Il cligne plusieurs fois des yeux pour réhabituer ses yeux à l’obscurité.

Il est presque arrivé.

En haut de la côte, un virage et il sera presque à l’heure, pense-t-il, optimiste.

Jérôme accélère légèrement, il aperçoit la lueur de phares qui dépassent le sommet de la côte, éclairant le rideau de pluie.

Il se prépare à amorcer son virage quand il est complètement ébloui par les phares du camion qui surgit en face au même instant.

Par réflexe, il lève une main pour protéger ses yeux, perd le contrôle de sa moto sur le sol mouillé et percute l’immense véhicule.


L’âme de Jérôme prend le temps d’observer les différentes scènes, avec beaucoup d’amour pour les personnes présentes. Il leur envoie de belles vibrations.

Une âme amie de celle de Jérôme le rejoint et le voyant faire, envoie, elle aussi, de belles vibrations à tout le monde.

« Pfiouuu ! Beau boulot ! », dit-elle, après un moment, admirative.

« Merci ! Oui je pense aussi que c’est plutôt réussi ! », répond Jérôme en souriant.

« C’est toi qui as planifié tout ça ? », continue-t-elle.

« Oui, mon guide m’a filé des coups de pouce par-ci par-là, mais le plan que j’avais élaboré s’est bien déroulé au final, et le résultat va au-delà des espérances », explique l’âme de Jérôme.

« Oui je vois ça, regarde-moi tout cet amour, toutes ces belles vibrations, tous ces cœurs ouverts, qu’est-ce que c’est beau ! », s’émeut-elle.

« Mon guide m’a dit que cette fin d’incarnation seule a réveillé le cœur de milliers de personnes directement ou indirectement, tu te rends compte ? Ils sont très contents là-haut », ajoute l’âme de Jérôme.

« Dire qu’en bas, ils pensent que c’est juste le décès d’un livreur de pizzas ! », rigole l’âme de Jérôme.


Partagez cet article à vos amis :

Laisser un commentaire

Résoudre : *
14 × 28 =


11 réflexions au sujet de “La mission de vie du livreur de pizza”

  1. Bonjour et merci,

    Il est si essentiel de prendre conscience que le décès, lié si étroitement au chagrin et à la tristesse car il nous sépare des êtres chers, parfois de manière très violente et tragique, permet et offre une vibration élevée et une connexion absolue à l’énergie d’Amour absolu et pur que nous avons perdu au quotidien.
    La mort est l’abandon de notre corps, véhicule nécessaire à l’Ame pour s’incarner et vivre ses expériences sur terre.
    Le seul but de nos vies, à mon sens, est de nous élever à la vibration divine, qui est amour inconditionnel, illimité, sans jugement.

    Puissent tous les Êtres trouver l’apaisement et la sérénité, insouciants du temps qui passe.

    Répondre
  2. Ma fille est partie vers les étoiles a 27 ans, enceinte de six mois, c’était ma fille unique je ne serai pas grand-mère, mais mère je le resterai toujours. Suite à ce décès ma vie a été bouleversée totalement. Apprenant que mon mari me trompait avec mon amie (il ne supportait pas mon chagrin, il est mort il y a 8 ans mais je lui avais pardonné longtemps avant son décès). J’ai quitté la maison le soir de cette nouvelle pour ne plus jamais y revenir sauf pour récupérer mon bureau, mes livres et mes habits mais je n’ai déménagé ni une petite cuillère ni un meuble pour être sure de terminer radicalement cette vie qui n’était plus la mienne… j’ai vécu pendant plusieurs mois dans une mansarde sans cuisine en me nourrissant de charcuterie et de produits lyophilisés jusqu’à trouver un lieu où je me sente vraiment bien. Il y a maintenant 21 ans que ma fille est partie mais ma vie qui a suivi son départ a été passionnante et m’a permis de surmonter mon désespoir. Ayant une facilité d’écriture j’ai travaillé en Asie du Sud Est pour l’Unesco avec une association de restauration du patrimoine pour établir des constats d’état concernant la préservation du patrimoine bouddhique et j’ai découvert des sites qu’aucun touriste ne peut entrevoir… Je me suis initiée à la philosophie bouddhique qui me convient et particulièrement au concept d’impermanence…. De plus je suis devenue ghost writer et j’ai écrit plus d’une trentaine de livre qui, tous, ont été publiés dans les domaines politique psychologique et médical ce qui m’a permis de continuer à gagner ma vie. J’ai vraiment le sentiment d’avoir été protégée car les livres se sont succédé ainsi que les voyages sans que je fasse aucun effort, tout m’a été offert sur un plateau. Aujourd’hui j’ai 76 ans je vis avec un compagnon dans un lieu protégé et je me prépare à l’idée de ma propre mort en relisant les livres tibétains et aussi de Patricia Darré.
    Je pourrais encore écrire de pages sur ce que la mort de ma fille m’a apporté et peut être qu’il conviendrait que je le fasse.
    Tous les jours je lis vos conversations avec Dieu de David Neale même si j’ai déjà lu ses livres cela donne une pensée à ruminer pendant la journée. Grand merci pour qui vous êtes et ce que vous faites partager. Bravo pour votre chemin qui depuis le temps que je vous lis n’a pa toujours été facile….

    Répondre
  3. Je n’ai pas dit que c’est suite à un accident de voiture avec un camion et qu’elle est morte sur le coup, ni elle ni le camionneur ne sont responsable et avec mon mari nous avons immédiatement pardonné au camionneur qui a eu 2mois d’arrêt de travail tellement il a été choqué.

    Répondre
  4. Bonjour Jean-Philippe. Merci 😊 pour ce magnifique texte , ça fait ma journée. C’est toujours un grand bonheur de vous lire, un bonheur qui fait du bien. L’amour de Jérôme s’est rendu jusqu’à moi. Et je profite du même coup pour remercier Danielle de son inspirant partage. Vous avez toute ma gratitude 🙏.💙💙💙.
    Au plaisir et bonne journée à vous.

    Répondre
  5. Le décès est un moment charnière dans nos vie. Nous avons eu 3 filles, l’une d’elle bonne cavalière, voulant vivre l’aventure aux USA, nous quitte pour faire un stage dans un ranch de chevaux et galoper, les cheveux aux vent. Deux semaine avant son retour c’est l’accident mortel. Retour du cercueil à la maison et funérailles. Amis, cousines et cousins sont tous présents. L’église est trop petite. Sur le coup, nous ne sachions plus rien. Pour moi, au-delà du seuil de ma maison, plus rien ne m’intéressais. Dans la même années, mes deux autres filles se marient et nous nous trouvons seuls face à face. Que faire ? Il ne faut pas que ce sinistre nous sépare. Nous nous tenons les mains et faisons la promesse de nous retrouver en fin de journée pour prendre un thé ensemble à la maison . Nos deux autres filles s’avancent dans la vie. Nous sommes seuls.
    Vient récemment le décès de mon épouse. Mes deux filles et leurs enfants s’éloignent de plus en plus. Je ne compte plus, je deviens étranger. Je mène une vie d’ermite, Lis les Conversations avec Dieu qui me font du bien. De ces sinistres je cherche encore le sens s’il y en a un.

    Répondre
    • Horace, merci pour ce témoignage. La recherche de sens dans ces événements est un chemin qui n’est pas des plus faciles, surtout si on lit des articles qui nous disent qu’il y a toujours un sens à chaque chose … C’est tellement facile à dire ou à écrire, beaucoup moins à vivre.
      Mais peut-être que le chemin est justement de lâcher prise avec le besoin de comprendre et d’être dans la foi que tout ceci a un sens, même si on ne le comprend pas. Accueillir ces événements avec la certitude que c’est le bien le plus élevé qui s’est joué pour chacun, que tout ceci a un sens dans l’évolution de toutes les âmes impliquées. Et si tout ceci a un sens, alors quelle est mon expérience la plus élevée sur ce chemin ? Qui est-ce que je choisis d’être ? Revenir à sa propre expérience de vie, à votre chemin à vous.
      Quel est le chemin d’Horace ? Comment vous reconnecter à la joie d’être dans cette expérience ? Comment créer cette joie pour vous chaque jour ?
      Et un jour, vous sentirez dans votre cœur le sourire des êtres disparus qui savent déjà eux, que tout ceci avait un sens pour vous.
      Prenez soin de vous.

      Répondre