Les prisonniers du jeu

— Les règles sont légèrement différentes… commence Juliette.

Les quatre membres de la famille ont chacun créé une activité pour cet après-midi, soit en créant un tout nouveau jeu, soit en adaptant les règles d’un jeu existant pour le rendre plus « croustillant ».

Juliette prend une grande inspiration avant de se lancer dans son explication.

— Nous avons, chacun, six objets à ramasser dans le labyrinthe d’après les cartes distribuées, commence-t-elle en montrant le plateau de jeu sur la table. À chaque fois que l’on atteint un objet, on peut soit jeter comme d’habitude la carte associée à la pile de défausse sur le côté, continue-t-elle en posant son doigt à côté du plateau, soit…

Juliette affiche un sourire malicieux et ménage le suspense :

— … soit, on peut donner la carte de l’objet à un autre joueur qui doit l’ajouter en bas de sa pile ! Le premier qui finit sa pile a gagné.

— Oooooh intéressant, répond Magali, sa mère, déjà en train de réfléchir à sa stratégie.

Noé son frère est plus sceptique et fronce les sourcils.

Tom, le père est déjà en train de regarder la carte correspondant à son premier objet pour voir comment l’atteindre.

— Je démarre ! annonce Juliette, tirant parti de son statut de benjamine pour revendiquer ce droit.

La partie commence.

Les murs du labyrinthe se déplacent, les pions se croisent sur le plateau de jeu, les regards sont concentrés… Il faut plusieurs tours pour qu’enfin…

— Et je récupère la fée ! indique Tom après avoir déplacé son pion. Il montre sa carte à tout le monde avant de la poser dans la pile de défausse.

C’est au tour de Magali de jouer et, elle aussi, récupère un objet.

Tout en tenant sa carte dans la main, elle regarde un à un les joueurs et décide de la donner à Tom.

— Tiens, comme tu as de l’avance ! s’exclame-t-elle.

— Euh oui, ok, mais c’est ton tour d’avoir de l’avance du coup, répond Tom du tac-o-tac.

— Ah bah oui, mais c’est le jeu hein ! se défend-elle.

Noé fronce à nouveau les sourcils, silencieux.

Et la partie continue ainsi un bon moment, chacun donnant la carte des objets qu’ils trouvent à quelqu’un d’autre.

C’est au tour de Juliette de récupérer un objet et sa carte en main, elle la donne à sa mère avec un regard malicieux.

— Tiens, comme tu m’en as donné une tout à l’heure, je me venge et je t’en donne une aussi !

Magali pousse un soupir de frustration interrompu par Noé qui recule bruyamment sa chaise.

— Il y a un problème avec ces règles !

— Tu dis ça parce que tu as encore beaucoup d’objets à récupérer ! lui répond son père pour le taquiner.

— Non, ce n’est pas ça… soupire-t-il, les yeux fixés sur le plateau de jeu.

— Écoute, c’est l’activité qu’a préparée ta sœur, continue sa mère sans attendre, on va aller jusqu’au bout, ce sera ensuite ton activité qu’on fera !

— C’est bien ça le problème, il est possible qu’on ne finisse jamais ce jeu, annonce Noé.

Le silence s’installe.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demande son père après un instant.

— Le seul moyen que le jeu se termine, c’est si on place toutes les cartes sur la pile de défausse, explique-t-il en montrant la pile qui ne contient qu’une seule carte. Mais comme on se donne à chaque fois les cartes les uns aux autres, ça ne finira jamais. « Tu m’as donné une carte, alors je me venge et je te donne une carte » et ainsi de suite. C’est sans fin !

Tom fait la moue avant de répondre :

— Ah tiens, c’est vrai ça, théoriquement, on peut ne jamais finir ce jeu !

— On serait prisonnier dedans, comme dans Jumanji ! s’exclame Juliette en pensant au film, se demandant si elle doit se réjouir ou non.

— Oui, c’est bien vu, Noé, continue Magali, en réfléchissant à ses actions précédentes.

— Donc le but du jeu, dit Noé, ce n’est peut-être plus de seulement de trouver les objets, mais c’est de sortir de ce jeu qui ne devient qu’un jeu de vengeance. Pour ça, il faut se défausser des cartes, et arrêter de se les donner les uns aux autres !

Tout le monde se regarde et se sourit.


— Je vais vous rendre vos travaux pratiques sur les prises de conscience, annonce le maître guide à ses élèves.

On entend certains élèves murmurer dans la classe.

Le maître guide distribue les copies à ses élèves-guides et s’arrête devant l’élève-guide Zad.

— Très intéressant ton devoir, Zad ! Utiliser le jeu pour élever les consciences sur les comportements répétitifs humains qui les maintiennent dans des énergies basses de vengeance et de frustration, très bon travail !

— Merci, cher maître, cette famille était le contexte idéal pour expérimenter une prise de conscience comme celle-là, les enfants étaient très réceptifs à mes suggestions.

— Oui, c’est bien trouvé, mais tu aurais pu aller encore plus loin, tu sais… continue le maître avec un sourire.

— Ah oui comment ça ? demande Zad, curieux.

— Dans le jeu, il suffit qu’une seule personne décide d’arrêter de donner ses cartes aux autres, pour que le jeu puisse s’arrêter. Car au bout d’un moment, il aura défaussé toutes les cartes et donc le jeu s’arrête, même si cela prend du temps.

Zad reste silencieux, imaginant l’expérience.

— Ils auraient pu ainsi prendre conscience, reprend le maître-guide, que même si une seule personne décide d’agir autrement, les choses peuvent changer en mieux pour tout le monde, finit-il en souriant.

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