Quand lâcher prise devient la seule destination

chariot gare

Tu arrives essoufflée à la gare.

Le hall est en pleine effervescence.

Tu es plantée là, en plein milieu, ne sachant pas où aller, ni quoi faire, ni quoi penser.

Tu t’accroches à ton chariot rempli de valises, comme un pilier qui soutient le poids du choix devant toi.

Ce poids, tu le sens aussi sur tes épaules et tu essaies malgré ça de relever la tête pour voir l’immense panneau d’affichage des trains au départ.

L’espoir que tu nourrissais en arrivant à la gare se dissout rapidement devant l’ampleur des choix possibles.

Tu fermes les yeux comme pour oublier.

— Vous semblez perdue, avez-vous besoin d’aide pour vous orienter ? demande une voix polie.

Tu relèves la tête, un peu agacée d’être interrompue pendant ce moment de répit intérieur.

Une casquette de service, un regard lumineux, une moustache qui n’arrive pas à dissimuler un sourire jovial…

Ton esprit essaie de rassembler les pièces du puzzle.

— Agent des quais, à votre service, dit l’homme en faisant une micro-révérence.

— Je viens d’arriver…, commences-tu, surprise d’être toujours en train d’essayer de reprendre ton souffle.

— Et… si vous commenciez par poser votre sac à dos, interrompt l’agent. Avec ce fardeau en moins, vous pourriez plus facilement exprimer ce que vous voulez.

Tu le regardes en silence, puis tu prends conscience du sac à dos énorme que tu portes dans ton dos, un modèle XXXL de la marque GiantBackPack dont les sangles semblent sur le point de lâcher.

— Allez-y doucement, on dirait qu’il est au bord de la rupture, sourit l’agent en t’aidant à enlever les bretelles.

Vous posez tous les deux le sac, lourdement, sur le sol, dans un bruit qui laisse penser qu’il sera impossible de le soulever à nouveau plus tard…

Tu masses tes épaules, douloureuses mais soulagées. Tu as une impression étrange de porter encore le sac mais tu te sens déjà plus légère.

— Bien, ça devrait aller mieux, reprend l’agent en se tournant vers le tableau d’affichage. Avez-vous une destination en tête ?

Tu relèves la tête, plus facilement que la première fois et tu observes la longue liste de destinations possibles, ce qui ne manque pas de te décourager. C’est d’ailleurs pour ça que tu n’aimes pas faire les courses. Quand tu as juste besoin de beurre, il faut que tu choisisses entre les 153 sortes de beurre disponibles dans le rayon, alors que tu ne veux juste que du beurre « normal » !

— Je comprends que ça puisse faire beaucoup d’options, dit l’agent comme s’il lisait tes pensées, j’imagine que vous avez pris un billet ouvert ?

— Bah oui, j’ai déjà du mal à choisir du beurre dans un rayon, alors choisir une direction pour ma vie, ce n’est pas plus facile ! réponds-tu sur un ton sarcastique que tu regrettes aussitôt.

— Je vois, je vois, dit l’agent sans prêter attention, tout en se tournant vers le chariot. Vous savez, certaines destinations ne permettent pas certains types de bagage ! Je peux peut-être vous aider à faire un tri ? propose-t-il sur un ton poli qui pourrait presque t’agacer.

Tu lèves les yeux au ciel pour montrer ta résistance mais tu hoches la tête en signe d’acceptation.

La mine de l’agent semble réjouie, ce qui te fait déjà regretter ta décision.

— Bien… bien, par où commencer, murmure-t-il en se déplaçant autour du chariot sans oser toucher aucun des éléments de peur de faire tomber quoi que ce soit. Ah ! Le tricycle, là ! finit-il par dire, enfin la moitié…, continue-t-il en faisant la moue. Est-ce bien utile ?

Tout un tas de souvenirs remontent, des joyeux avec ces descentes dans la cour et les rubans emportés par le vent, mais aussi des plus difficiles, avec des membres de la famille, de la colère, de la frustration, de la rancœur, de la tristesse… Une part de toi veut le garder, une part de toi n’en veut clairement plus.

L’agent voit bien que tu hésites intérieurement.

— Je vous propose une chose, vous gardez le ruban coloré et je vous débarrasse du reste, ça marche ?

La proposition n’est pas inintéressante, te dis-tu.

— Allez, vendu !

L’agent est aux anges. Il te donne le ruban et pose le reste sur le côté avant de continuer son exploration du chariot.

— Un appareil à raclette ? dit-il les yeux grand ouverts en pointant une grosse boîte.

Tu ne sais pas si c’est une question ou une exclamation mais tu réponds malgré tout :

— Si, j’y tiens, c’est pour les longues soirées, après les journées difficiles, c’est important, vous savez, le fromage, un petit cornichon, et puis c’est ludique, même si je suis souvent seule pour en manger, mais l’esprit est là, puis ça tient chaud, c’est rassurant…

Tu es fatiguée toi-même par ta propre explication sans queue ni tête. Décidément, laisser son mental s’exprimer librement, ce n’est pas la meilleure des stratégies.

— Vous savez toutes les destinations ont leur propre gastronomie, vous serez surprise de découvrir des spécialités tout à fait délicieuses ! s’enthousiasme l’agent.

Tu soupires et hoches la tête en silence. L’agent exulte et pose l’appareil à côté du tricycle.

— Bon et maintenant, le gros morceau… Vous permettez ?

L’agent manque de s’effondrer en arrière en attrapant l’énorme valise. Il en sort ensuite un vieux costume d’enfant de carnaval, une tenue de chef cuisinier, un ensemble de cadre d’entreprise, des chaussures diverses.

— Mais qu’est-ce que vous allez faire de tout ça ? vous les mettez encore ? demande-t-il visiblement choqué.

— Bah euh, non, commences-tu par dire pour te défendre, mais c’est important, ce sont tous les vêtements que j’ai portés au cours de ma vie, faut les garder, on m’a dit, je ne peux pas m’en séparer comme ça, ça fait partie de moi, vous comprenez !? Faut vraiment que je les laisse ?

Là aussi à mesure que tu t’exprimes, tu te rends compte que ton argumentaire est aussi bancal que les valises sur ton chariot, ce qui n’échappe pas à l’agent. Tu commences à te faire à l’idée de laisser derrière toi certaines choses tandis que l’agent s’approche lentement.

— Vous savez, dit-il doucement, là où vous allez, vous n’aurez plus besoin de tout ça, car ce qui compte, ce ne sont pas les habits, mais la personne qui les a portés.

Tu restes silencieuse. Il n’a peut-être pas tort. Comme pour ne pas avoir l’impression de perdre complètement, ton mental se met à réagir à une autre partie de la phrase de l’agent :

— Oui, enfin, je ne sais toujours pas où je veux aller, hein… ! commences-tu à dire en montrant le tableau d’affichage.

Tu t’interromps en découvrant maintenant de nouvelles destinations que tu n’avais pas vues jusque-là car elles étaient cachées par tes affaires sur le chariot.

L’une d’elles attire particulièrement ton attention.

Non pas que tu la connaisses, mais la forme du mot, la mélodie qui s’en échappe quand tu le prononces dans ta tête… ton regard qui ne peut s’en détourner, tout cela te donne une sensation joyeuse.

L’agent sourit.

— Ah, quelque chose me dit que vous avez la réponse à votre question maintenant ! s’exclame-t-il plus heureux que jamais.

Ton mental sentant qu’il perd la main encore une fois, essaie de se rattraper :

— Mais comment je vais savoir si c’est la bonne destination ?! demandes-tu inquiète.

L’agent se rapproche et murmure :

— Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir… il faut y aller ! Départ imminent en plus ! annonce-t-il en montrant l’horaire de départ.

Ton cœur bat la chamade, comme un appel, un élan dans un parfait mélange d’excitation et de peur.

Tu reprends ton chariot en main, considérablement allégé, et tu commences à le pousser promptement en direction du quai. Tu en oublies le gros sac à dos que tu portais sur tes épaules.

Mais pour la première fois depuis des semaines, des mois, des années peut-être, tu te réjouis.

Tu te réjouis de ne pas savoir.

Et tu souris.

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